memoires d'une camisole

Mémoires d'une camisole

Chapitre un

Blanc, tout était blanc, les couloirs, le plafond, les murs, le carrelage. Tout était d'un blanc immaculé, tout vraiment tout, de la lampe aux joints qui assemblaient le carrelage. Tout était vraiment blanc, un blanc qui ne laissait paraitre aucun sentiment aucun souffle de vie, un blanc totalement inexpressif. Un vide total comme le visage de ces hommes et de ces femmes vêtus tout en blanc qui sillonnaient les couloirs à longueur de journée. Rien ne laissait paraître le moindre signe d'existence sous leurs traits austères tirés à quatre épingles. Je les sentais protégés par leurs habits blancs. Jamais un mot, jamais un sourire. Avaient-ils une âme? Avaient-ils un c½ur? Avaient-ils au moins le moindre soupçon d'humanité qui traversait leur c½ur, leurs veines? Avaient-ils une voix qui pouvait sortir de temps en temps de leur bouche indéfiniment fermée?...Je ne saurai vous le dire. Il y avait eux les blancs, et les autres, il y avait eux, les bancs et surtout, surtout il y avait moi.
Moi, dépourvu de toute notion de temps, d'espace, dépourvu de toute notion de vie. J'étais incapable de me rappeler depuis combien de temps j'étais enfermé dans cette pièce sordide sans fenêtres, avec pour seule vue sur l'extérieur une meurtrière qui servait aux blancs à me surveiller à volonté. Ici le temps ne semblait pas s'écouler, il restait figé comme un rictus de mort qui marque de son empreinte la fin d'une vie qui est toute proche. Ici le temps ne passait pas, il s'arrêtait dés l'instant ou l'on pénétrait en ces lieux. Ici il devenait impossible de séparer le jour de la nuit, ici il faisait jour toutes les heures sous la lumière des néons qui brillaient toute l'année comme mille soleils qui jamais ne se couchent dans l'océan. Ici le temps était intemporel.

Le temps, j'en disposais plus que je pouvais en espérer. Mes éternelles et infinies journées glissaient en moi au rythme infernal des souvenirs et des pensées qui venaient à chaque instant meurtrir mon cerveau et déchirer ma chaire au plus profond de moi. Le temps ici je le consumais à préparer ma vengeance, à me rendre justice à nous rendre justice. Mais pour cela il fallait tenir, résister, en aucun cas il ne fallait sombrer et basculer dans la folie qui m'attendait, en aucun cas il ne fallait se laisser emporter par la douce solitude et la torpeur planante que me procuraient les médicaments que l'on me distribuait quatre fois dans une journée qui n'avait pas d'heures. J'étais ici dans un but précis, pour accomplir un geste précis. Ce geste je n'étais pas le seul à vouloir l'accomplir, ce geste nous l'avions réfléchi à deux, ce geste nous l'avions élaboré depuis des mois. Ce geste nous paraissait insensé et pourtant nous le savions indispensable pour que nous puissions retrouver un semblant d'harmonie en nous, pour que nous puissions enfin vivre en paix, pour que nous puissions enfin de nouveau exister. Pourtant ce geste allait nous entrainer dans une spirale infernale, une spirale meurtrière. Une spirale qui ferait de moi un assassin, une spirale qui ferait d'elle une complice...Nous en étions conscients et rien ne saurait nous arrêter. Nous étions prêt à aller jusqu' au bout, mais pour l'accomplir il fallait s'isoler de cette faune qui était déshumanisée de jour en jour dans cet endroit que les blancs appelaient pudiquement un HP, mais qui n'était rien d'autre qu'un vulgaire asile de fous. Une clinique psychiatrique privée dans la banlieue marseillaise ou toute une foule de gens n'ayant rien à voir les uns avec les autres se côtoyait chaque jour, chaque heure, chaque minute. Un endroit ou toute une foule de gens sombrait en même temps dans les méandres d'une bassesse et d'une folie qui devenaient irréversible. Ici nul n'était fou mais chacun le devenait.
C'était dans cet enfer que je devais attendre mon heure libératrice. C'était dans cet enfer que je devais cracher mon venin. Un venin qui allait et devait s'abattre sur une bête immonde, un venin qui devait libérer ma vie d'une moitié de l'enfer que je vivais depuis plusieurs années, que nous vivions depuis plusieurs années. Un venin que je gardais au plus profond de moi pour mieux le distiller au moment propice. Elle était dehors à remplir sa mission, j'étais dedans à attendre d'accomplir la mienne. Une mission que je me devais de mener jusqu' au bout pour moi, pour nous, pour elle.
Je m'appelle Christophe Saunnier, je souffre d'un syndrome dépressif aigu comme ils disent. Enfin c'est ce que nous voulons leur faire croire...
Des pas se firent entendre dans le couloir, un couloir qui était interminable, un couloir qui j'aimais à le penser me donnait l'impression d'être le couloir d'une mort sans fin, d'une mort ou chaque jour les blancs me tuaient un peu plus. Plus les pas se rapprochaient plus mon esprit s'apprêtait à rejoindre de nouveau un monde irréel qui allait encore une fois se bâtir sur les fondations établies par les petites pilules miracles que l'on allait encore me faire ingurgiter et qui étaient en train de creuser en moi un gouffre immensément profond. Les pas étaient tout proches, si proches que j'avais l'impression de sentir le souffle de leur propriétaire se glisser jusque dans la moindre de mes cellules. Ces pas je les connaissais bien, ils étaient légers, déliés presque rassurants .Je restais là allongé sur la paillasse qui me servait de lit à attendre de mettre un visage sur les sons que j'entendais. Ils étaient là tout proches, de plus en plus raisonnant. La clé se fit entendre dans la serrure et un visage apparut. C'était bien le visage auquel je pensais. Un visage maigre, taillé à la hache, un visage sans expression sans compassion avec des yeux d'un noir profond, des yeux qui ne laissaient paraître aucune émotion. Le visage entra dans la pièce et me dit d une voix qui empestait le tabac froid
- Monsieur Saunnier il est l'heure de vos médicaments.
Yvonne, elle s'appelait Yvonne Paris. Elle était l'infirmière en chef de cet établissement psychiatrique ou les dépressifs les psychotiques et les alcolo-tabagiques formaient une grande et unique famille. Yvonne était un petit bout de femme tout frêle aux antipodes des fantasmes que tout individu masculin peut se faire sur les infirmières. Elle était vêtue de l'éternelle blouse blanche qui lui couvrait plus de la moitié du corps tellement elle était petite. Elle s'approcha de moi et d'une main aux doigts osseux et noueux me tendit un gobelet rempli d'eau tandis que de l'autre elle versait dans ma main le contenu d'un petit récipient ou se trouvaient cinq comprimés de couleurs différentes.
- Merci Yvonne.
Puis elle resta planté là me surveillant et attendant que j'avale les pilules du bonheur qu'elle venait de me donner. Elle me surveillait comme un phare surveille l'océan, elle attendait que je déglutisse et enfin me demanda d'ouvrir la bouche pour vérifier que j'avais bien tout avalé. A ce moment précis je savais que ma descente aux enfers allait commencer dans quelques minutes. Je venais d'avaler une puissante mixture d'anxiolytiques de neuroleptiques et d'antidépresseurs. Le tout allait dans quelques instants faire naître dans mon cerveau déjà en ébullition un volcan dont l'irruption orageuse ne pourrait être arrêtée que par le temps et par la prochaine prise de ce détonnant cocktail qui surviendrait dans quelques heures.
-Venez avec moi monsieur Saunnier le docteur Massié a donné l'ordre de vous emmener dans la salle commune, il ne veut plus que vous restiez seul.
Pour la première fois depuis des mois j'allais rencontrer du monde. Nous traversâmes un long couloir jalonné de portes en fer toutes fermées puis nous arrivâmes dans une immense salle où la fumée régnait en maitresse. Mes yeux et ma gorge mirent quelques secondes pour s'habituer à ce brouillard d'un autre temps. J'aurais aimé ne jamais voir ce que j'ai vu, j'aurai aimé ne jamais sentir cette odeur de tabac et d'urine mélangés. J'avais devant moi une vision d'un autre siècle d'un autre monde. J'avais devant moi l'horreur et la déchéance humaine en personne. Je réalisais dés lors que c'était le prix à payer pour accomplir mon geste salvateur.
Je m'appelle Christophe Saunnier je ne suis pas fou mais l'important c'est que eux le croient.

Chapitre deux

6h35, en ce beau matin du mois de juin, la sonnerie aigue et criarde du réveil tira Mathilde de la torpeur de son sommeil encore encrée au plus profond de son corps. Ne résistant pas longtemps à la torture auditive que lui imposait ce réveil, Mathilde décida enfin de se lever. Non sans peine elle réussi enfin à se mettre sur ses deux pieds et se dirigea pieds nus dans la cuisine pour s'offrir un café matinal comme elle seule savait le faire. Pendant que la cafetière égrainait lentement son nectar, Mathilde se dirigea comme tous les matins vers le salon ou comme un reflexe ses yeux se posaient délicatement sur la photo qui ornait une table basse. Jamais elle n'arrivait à décoller son regard de cette photo. C'était à la fois pour elle une souffrance atroce et un soulagement intense. C'était à la fois pour elle un souffle vibrant de vie et l'odeur âpre de la mort. C'était paradoxalement cette odeur de mort qui lui faisait tenir le coup. C'était paradoxalement grâce à cette odeur qu'elle n'oubliait pas la bête qu'elle devait traquer. C'était paradoxalement le gout de la mort qui lui donnait le gout de vivre. La mort Mathilde la côtoyait tous les jours, elle faisait parti de sa vie au quotidien. Mais la mort qui la hantait faisait parti de ses tripes de son ventre de son âme. Elle n'aurait de repos que lorsque la bête immonde reposerait au cimetière des crevures. Nous n'aurions de repos que lorsque la bête immonde irait pourrir dans les abimes funestes de l'enfer. Je comptais sur elle pour me rabattre la bête elle comptait sur moi pour l'expédier dans un monde dit meilleur.
Mathilde était une jeune femme de trente cinq printemps dont la beauté n'était pas représentative des modèles standard avec lesquels on veut bien nous rabattre les oreilles à grands coup de pub tout au long de la journée. Cependant elle avait beaucoup de charme. Un charme fou, un charme qui semblait venir d'ailleurs, un charme qui la faisait sortir du lot, un charme dont elle-même n'avait pas le secret. Ses longs cheveux d'un noir profond étaient toujours laissés à l'air libre comme si elle cherchait sans arrêt une liberté que plus jamais elle n'allait trouver. De grands yeux verts comme deux émeraudes taillées par un orfèvre venaient à merveille se fondre dans le décor d'un visage qui pouvait paraître à la fois si doux et très dur. La couleur blanche de son cou contrastait terriblement avec le noir de jais de sa crinière d'effrontée ce qui la rendait encore plus belle, plus désirable. Des épaules tendres et frêles que l'on osait à peine les toucher de peur de les abimer, deux petits seins qui pointaient leur arrogance et qui mettaient une délicate touche finale à ce corps tout en finesse. Mathilde c'était un mètre soixante neuf de beauté ordinaire encrée dans un écrin extraordinaire. Elle était à la fois la douceur et la froideur, la délicatesse et la fougue, la gentillesse en personne et la rage de vaincre mystifiée. Mathilde c'était cinquante et un kilos de volonté pour mener jusqu'au bout le combat qu'elle s'était fixée. Mathilde c'était avant tout mon amie ma confidente et surtout ma femme. Mais c'était aussi celle qui allait devenir pour la fin des temps ma complice. Mathilde c'était et ça restera par dessus tout une maman que l'on avait privé de son droit d'aimer. Mathilde c'était et ce sera jusqu' à la fin des temps le pire cauchemar de la bête.
Alors qu'elle s'était installée tranquillement sur une chaise pour siroter son premier café de la journée tout en lisant un magazine qui trainait sur la table de la cuisine, la sonnerie du téléphone la fit sursauter. Dans un léger soupir elle tourna légèrement la tête vers son portable et le foudroya d'un regard glacial.
- Ca commence bien soupira-t-elle.
Au prix d'une hésitation démesurée elle se saisit de son téléphone et pressa légèrement la touche « décrocher ». Une voix connue se fit entendre à l'autre bout.
- Mathilde c'est Clément faudrait que tu rappliques en vitesse il a remis ça
- Quand ?
- Cette nuit je pense. On aura plus de précisions dans la journée, allez grouille toi je t'attends à la boutique.
Le visage de Mathilde s'était décomposé et le masque de la mauvaise humeur avait remplacé le large sourire du matin qu'elle portait comme une grâce chaque jour lorsqu'elle sortait de son sommeil. Elle prit à peine le temps d'avaler son café, fila dans la salle de bain et enfila un jean et un débardeur rose fuchsia auréolé de blanc. Le débardeur moulait à merveille le haut de son corps mettant en valeur autant sa poitrine assez menue que sa taille de guêpe. Elle alla ensuite dans le placard situé à l'entrée de l'appartement se chaussa de ballerines bleues et s'engouffra d'un trait dans le couloir qui allait la mener jusqu'à sa voiture. Elle se mit au volant et dévala Marseille à toute vitesse jusqu'à son lieu de travail ou l'attendait Clément Duprez le collègue qui l'avait appelé de bon matin. A ce moment précis Mathilde n'avait aucune idée de l'horreur qu'elle allait découvrir. Elle était à des océans, à des années lumières de se douter que l'horrible spectacle qu'elle allait voir dépassait l'entendement. A cet instant précis elle était loin de se douter que l'homme était capable d'un tel acte. Elle allait découvrir le pire de la condition humaine.
Mathilde Laumonnier était officier de police. Plus exactement elle était capitaine détachée à la brigade criminelle de Marseille sous les ordres du commissaire Jean Pierre Dutuel. Depuis cinq ans elle faisait équipe avec Clément Duprez, un flic tout aussi nonchalant qu'efficace. Elle était capitaine, lui lieutenant, mais ils étaient surtout amis avant d'être flic.
Elle arriva en trombe au commissariat et se gara rapidement sur la place de parking qui lui était réservée depuis qu'elle avait été promue capitaine. Elle descendit aussi vite de la voiture qu'elle le pu et rejoignit à grands pas son bureau où l'attendait Clément. A peine avait elle franchi la porte du service de police criminelle qu'elle fut assaillie de tous les cotés par Clément, le commissaire Dutuel et par le procureur Julien Thomas. Ils étaient tous la réunis dans la salle de briefing autour d'un bureau ovale qui n'attendait plus que Mathilde daigne s'asseoir sur la seule chaise vide qui lui était réservée. L'endroit était sobre et laissait paraitre une certaine sérénité malgré la gravité de l'événement qui venait de se passer en ce merveilleux jour de printemps. C'était un peu comme si une éclipse totale et inattendue venait de voiler le soleil de Marseille qui pourtant aujourd'hui paraissait bien décidé à briller de mille feux. L'apocalypse venait de s'abattre sur les épaules de la brigade criminelle toute entière.
- Bonjour patron. Bonjour monsieur le procureur.
- Bonjour Mathilde, je ne vous présente notre nouveau procureur
- Non monsieur nous avons travaillé ensemble le mois dernier sur une petite affaire.
Une fois installée Mathilde demanda à ce que Clément Duprez son fidèle équipier la mette au courant de tout ce qu'il savait. Elle se doutait que s'il avait tiré du lit en catastrophe de si bonne heure et de surcroit un dimanche c'est que l'heure était grave et l'événement pas banal. Clément ne s'étala pas sur des détails que lui-même ne connaissait pas, il se contenta de dire que la bête avait repris du service qu'elle avait accompli encore une fois sa triste besogne.
- Cette fois la bête a doublé la mise. C'est tout ce que l'on sait Mathilde et aussi que ce n'est pas beau à voir
- Comment ca doublé la mise ?
- Deux Mathilde. Il en a tué deux
« Quand va-t-elle enfin s'arrêter. »Soupira t- elle
- Je vais traquer ce pourri jusqu' à la fin des temps si il le faut mais j'aurai sa peau.
Le visage de Mathilde était tendu, meurtri et renfermé à la fois. . Cette histoire la replongeait dans le cauchemar qu'elle avait vécue il y avait quatre ans. Cette affaire lui donnait encore une bonne raison de chasser celui qu'elle poursuivait depuis des mois sans relâche. Elle y consacrait toute son énergie, toute sa vie et même ce qui restait de sa famille. Elle n'aurait de repos que lorsqu'elle serait arrivée à ses fins. Devant tant de haine affichée dans son regard, Clément lui prit amicalement la main et sur un ton doux et compatissant la rassura et lui fit comprendre que jamais lui non plus il ne lâcherait cette triste affaire.
- Ne t'en fait pas partenaire on l'aura, on mettra le temps qu'il faut mais on l'aura.
- C'est ca le problème Clément, c'est le temps. Faut agir vite, très vite qui sait quand il va arrêter son carnage et qui sait à quel rythme il va encore et encore tuer de pauvres innocents ?
- Je comprends mais pour le moment on n'a rien que dalle. Nous n'avons que notre volonté notre envie et notre rage de le chopper et on va réussir et ca c'est une promesse.
Le visage de Mathilde venait de se détendre en entendant les derniers mots de clément. Elle semblait plus que rassurée de ne pas être seule, de ne pas se sentir seule.
Clément Duprez était un gaillard d'un mètre quatre vingt cinq, tout aussi gentil que grand. C'était un homme posé, calme et qui avait le dont de prendre tout ou presque à la dérision pour pouvoir arrondir au mieux les angles que Mathilde s'évertuait souvent à rendre très aigus. Il était impressionnant mais n'aurait pas fait de mal à une mouche. Sa nonchalance était devenue légendaire dans presque tous les services de police de Marseille. Clément malgré ses airs de bourru avait un physique très plaisant. On pouvait en effet noter chez lui une ressemblance étonnante avec l'acteur Edward Norton, ressemblance qui lui valait le surnom d'ED. La seule différence majeur avec le vrai Norton c'était la différence notoire de gabarit. Clément c'était en effet quatre vingt kilos de muscle à l'état pur, à l'état brut et tout ceci dans un corps qui respirait la gentillesse par toutes ses cellules. Clément c'était un rugbyman hors pair qu'il valait mieux ne pas croiser au détour d'une mêlée. Clément c'était le genre d'homme dont devait rêver en secret chaque femme. C'était le genre d'homme que chacune d'entre elle espérait un jour accrocher aux mailles de ses filets pour le ramener dans sa vie, pour le ramener dans son lit...Seulement Clément était déjà pris. Il était marié, très marié et papa de deux petites filles adorables.
Il était rentré dans la police non pas par conviction mais tout simplement pour éviter le chômage qui commençait à se pointer à l'horizon de sa vie. Il avait à l'époque vingt et un ans et venait de finir brillamment des études scientifiques. Sa licence de physique en poche il était persuadé que les portes des entreprises allaient s'ouvrir toutes seules devant lui et que les employeurs allaient lui dérouler le tapis rouge en lui offrant de conséquents salaires. Il déchanta très vite et s'aperçu au contraire que c'était les candidats comme lui jeunes diplômés qui se bousculaient au portillon pour décrocher un contrat de travail. Après avoir galéré plusieurs mois, l'idée de devenir fonctionnaire pris forme dans sa tète, mais il ne savait pas encore dans quelle branche. Puis un jour il rencontra un copain de fac qui lui avait dit s'être inscrit pour le prochain concours en vue d'intégrer l'école d'officier de police. Dés cet instant la voie de Clément était toute tracée. Trois mois plus tard il réussissait son examen et sortit au bout de deux ans major de sa promotion ce qui lui valut le privilège de choisir son affectation. Il n'avait pas hésité une seule seconde et avait demandé Marseille sa ville natale.
Mathilde voulait encore plus de détails mais comprit vite que personne n'était encore vraiment au courant. Même pas son patron.
- Patron est ce que l'on sait au moins ou l'on doit aller ? Ironisa Mathilde.
- Oui on a quand même un minimum d'info. C'est dans les calanques Mathilde plus exactement dans la calanque de Suggiton.
Putain ce connard aime les beaux endroits en plus.
- Allez les enfants filez sur place et surtout tenez moi au courant.
- Ca marche patron.
Tandis qu'elle suivait Clément Mathilde fut interpellé par le procureur.
- Capitaine.
- Oui monsieur le procureur.
- Soyez prudente et faites attention à vous.
Cette remarque laissa sur le visage du commissaire un air interrogatif.
Mathilde continua son chemin sans même se retourner et acquiesça d'un simple geste de la main. Ils dévalèrent quatre a quatre les escaliers qui menaient directement au garage de la police, ou ils se firent affecter une voiture banalisée par le chef mécanicien. Clément sortit le gyrophare de la boite à gant le brancha sur l'allume cigare et le colla sur le toit, ce qui allait lui permettre de se frayer plus rapidement un passage à travers la circulation de Marseille.
- Ils prirent la voiture et roulèrent à vive allure en direction de l'horreur. Pendant tout le trajet ils ne dirent pas un mot tant leur tête était déjà dans les calanques. Le paysage était magnifique, la mer d'un coté, la garrigue de l'autre et pour enrubanner ce somptueux décor le chant des cigales les accompagnait. Mais cette idylle professionnelle allait très vite être gâchée. Ils arrivèrent enfin dans les calanques et déjà ils sentaient une atmosphère tendue leur peser sur les épaules. Ils aperçurent les premières voitures de police qui avaient formées un barrage afin de couper le champ libre à l'imagination des badeaux et autres journalistes. Dès qu'ils eurent mis pieds à terre, ils se dirigèrent droit sur les flics qui étaient en faction devant le sentier qui menait au pied de la petite calanque de Sugitton, une des plus belles calanques de Marseille mais qui resterait à jamais tristement célèbre par ce qu'elle venait de vivre.
- Bonjour messieurs lieutenant Duprez, capitaine Laumonnier ça se passe ou ?
- Bonjour lieutenant prenez le sentier en descendant c'est trois cent mètres plus bas vous ne pouvez pas vous tromper.
- Merci les gars
- Lieutenant préparez vous je n'ai jamais vu un truc pareil et vous non plus je suppose c'est une horreur.
- Merci lui répondit gentiment Mathilde car Duprez était déjà parti devant et l'attendait une trentaine de mètres en contrebas.
Il ne leur fallu pas plus d'une dizaine de minutes pour rejoindre l'endroit fatidique. Mathilde était en reste pour marcher sur le sentier de la garrigue avec ses jolies petites ballerines bleues.
- Attends moi Ed j'ai du mal à marcher.
- Tu aurais du mettre tes pantoufles ma grande lui répondit il avec une pointe d'humour.
Ils arrivèrent enfin devant un cordon de policiers tous blancs comme des linges, du plus jeune au plus aguerri. Ils laissèrent passer les deux équipiers après avoir fait les vérifications d'identités qui s'imposaient dans un tel cas. L'horreur se rapprochait, elle était là à quelques mètres, à quelques centimètres d'eux. Déjà une odeur fétide leur nouait la gorge. Ils s'approchèrent Duprez en tête et là, là, l'indescriptible se révéla à eux.
- Ho putain !! Laissa échapper Duprez dans un haut le c½ur.
- Mathilde ne regarde pas ça.
Mais n'écoutant que son devoir, elle se mit à la hauteur d'Ed et là un gloussement d'horreur s'échappa de sa gorge suivi d'un cri d'effroi étouffé par les vomissements que lui procurait cette vison effroyable. La bête avait frappé fort, la bête avait frappé très fort. Le cauchemar continuait mais il donnait l'impression qu'il ne faisait que commercer. La folie humaine avait pris forme sous leurs yeux. Elle avait revêtu autre dimension.

Chapitre trois

Du sang, du sang de partout, la moindre parcelle de terre, le moindre caillou, la moindre brindille se situant dans un rayon de dix mètres autour de cette scène de crime étaient rougis par le sang. On aurait pu croire que la bête avait peint méticuleusement le terrain comme pour en faire la scène d'un théâtre sanglant. Et puis il y avait cette vision, cette vision que jamais rien ne saurait effacer .Cette vision qui n'en finirait pas de venir hanter les nuits de tous ceux qui étaient présents sur ce lieu de folie.
Ils gisaient là, complètement dénudés l'un en face de l'autre. Ils semblaient se regarder dans la souffrance et leur visage suppliant avaient du prier pour qu'il ne les fasse plus souffrir. Ils se regardaient d'un regard vide. Il devait avoir cinq ans, elle devait en avoir trente tout au plus. Le gamin gisait sur le sol les bras écartés paumes face au ciel. Ses jambes étaient tendues ses pieds soigneusement mis l'un sur l'autre. Il paraissait avoir été mis dans la position du christ, un christ à qui l'on avait enlevé sa croix. Son visage n'était plus qu'une énorme tache rougeâtre. On devinait cependant ses traits de petit ange innocent sous ce qui lui restait de peau non maculée de sang. L'horreur se situait de partout. La bête semblait avoir été prise d'une véritable frénésie meurtrière. Tout le monde espérait que les deux victimes avaient été massacrées après avoir été tuées. Dans le cas contraire leurs souffrances avaient du être abominables. On devinait pleinement le visage de l'horreur en observant cette scène sortie d'outre tombe. L'enfant avait la tête tournée vers celle que tout le monde supposait être sa mère. Il semblait la supplier, mais d'une supplication sans aucun regard. La bête avait en effet très soigneusement énucléé sa petite victime et avait déposé chacun de ses yeux dans les mains de la jeune femme comme pour qu'elle puisse sentir encore mieux son regard torturé à mort se poser sur elle. Puis, dans son extrême folie il avait éviscéré ses deux victimes et avait dessiné tout autour de chacune d'elle un c½ur, un c½ur de mort, un c½ur qui pour lui devait être et signifier l'amour viscéral. Ce c½ur il l'avait tracé avec les propres intestins de ses victimes qu'il avait ôtés de leur abdomen et dépliés en forme de c½ur comme on déplie un ruban rouge pour orner un paquet cadeau. La bête avait poussé la folie à son paroxysme. Et pourtant elle ne s'était pas arrêtée là dans l'horreur. En enlevant le morceau de drap qui pudiquement avait été déposé sur les parties génitales du gosse, Ed eut un brusque mouvement de recul. Le petit ange avait été émasculé. Cette scène devenait insoutenable. Mis à part le visage ensanglanté le reste du petit corps avait été lavé comme pour le purifier. La jeune femme elle aussi avait subi le même sort. Ses yeux avaient été enlevés ses intestins sortis et encore un linge sur l'abdomen pour cacher son sexe. Les policiers n'étaient pas au bout de leurs surprises. En ôtant ce dernier ils découvrirent le pénis et les testicules du garçon enfoncés dans le vagin de la jeune femme. C'était comme si ce monstre avait voulu exorciser le mal d'une relation incestueuse. Puis la bête avait laissé sur chaque torse des victimes un petit bout de papier qu'il avait pris soin d'agrafer à même la peau. Ils avaient été agrafé aux quatre coins avec à chaque fois deux agrafes qui formaient une croix. Comme si elle avait un souci minutieux du détail. Mathilde s'approcha du petit corps et lut le premier message qui gisait sur le torse du gamin :
« Je suis désolé je ne fais qu'obéir a MAX »
Quant à celui agrafé sur la femme elle pouvait lire
« Je ne voulais pas faire ca c'est Max. »
Que voulaient dire ces messages. ? La bête semblait s'excuser. Enfin elle avait pris grand soin de rapprocher les deux cadavres l'un de l'autre faisant en sorte que l'index de la main gauche du petit touche à peine l'index de la main droite de la femme. Comme s'il avait voulu mettre une touche artistique à son ½uvre funeste à la manière d'un artiste peintre. Quelle sorte d'homme avait pu faire une chose pareille ? Quelle sorte de pacte la bête avait elle signée avec le diable ? Mais qui devait-on rechercher Max ou la bête. Qui était Max ? Qui était ce Max qui semblait avoir autant d'emprise sur la bête ? Que lui devait la bête pour lui obéir ainsi aussi aveuglement ?
Dix meurtres. La bête en était à son dixième meurtre. Dix meurtres en dix ans dans n'importe quelles régions de France, du nord au sud et d'est en ouest. Mais cette fois elle avait franchi un palier supplémentaire en faisant deux victimes d'un coup. Pourquoi ? La bête devait bien connaître les rouages de la machine pour passer ainsi aux travers des mailles du filet. C'était sa troisième et quatrième victime dans le sud. Quatre victimes dont faisait parti la petite Lucille âgée de cinq ans elle aussi. Mais cette fois elle avait atteint le comble de l'horreur et de la folie. Mathilde et Ed n'avaient aucun doute sur l'identité du coupable. Il ne pouvait que s'agir de la bête. En effet le modus operandi était identique à tous les autres cadavres qui jalonnaient sa route, excepté l'éviscération qui notait que ce monstre franchissait une étape supplémentaire dans la démesure de la bestialité. La bête n'avait rien laissée derrière elle excepté des agrafes et des empreintes de pneu d'un type très commun appartenant sans aucun doute à un véhicule tout terrain
Une fois les constatations d'usages terminés, les photos prises et les maigres indices relevés, les deux officiers de police demandèrent aux employés du service médico légal d'évacuer les corps. Trois hommes et une femme arrivèrent armés de civières pour transporter ce qui restait des deux corps. Un cinquième homme suivait avec une sorte de récipients hermétiques pour emporter les restes des corps humains qui avaient été exposés à l'air libre. Leurs visages étaient impassibles. Ils devaient être blasés de voir à longueur d'années tant de cadavres plus décharnés les uns que les autres. Quatre des employés s'étaient affairés autour des corps avec un tel respect que Mathilde en avait les larmes aux yeux. Le cinquième était occupé à récupérer les intestins des victimes pour les isoler dans les récipients prévus à cet effet. Il mettait ainsi un terme à cette peinture funeste .Bien que rodés à ce genre d'exercice ils n'avaient pas pris l'habitude de se familiariser avec la mort et encore moins avec la mort de jeunes enfants. Les employés de la morgue prenaient délicatement soin des victimes. Ils les soulevaient doucement, les déposaient presque tendrement et avec beaucoup de respect sur les civières et les emmenaient directement dans les camions qui les conduiraient jusqu'à l'institut médico légal pour une autopsie qui serait pratiquée dans les règles de l'art par le docteur Vernhes qui était attaché au département de criminologie de la police de Marseille.
Les fourgons mortuaires n'étaient pas banalisés, ce qui leur donnait l'avantage de pouvoir faire sonner leur sirène et aussi de pouvoir mettre en route leur gyrophare pour se frayer un passage dans la dense circulation marseillaise. Avec le docteur Vernhes on était sur que rien ne serait laissé au hasard. C'était un professionnel hors pair. Avec un légiste de sa pointure, les flics certains d'avoir des résultats très probants. D'après les premières constatations la mort se situait aux alentour de trois heures du matin...Mathilde et Ed regardaient avec dégout les corps s'en aller et ne pouvaient s'empêcher de penser que la bête qui avait fait ça ne mériterait même pas le châtiment suprême car ils estimaient que même la mort lui serait trop douce. Ils allèrent tous les deux à la rencontre du jeune couple qui avait fait cette macabre découverte.
Ils étaient là tout les deux assis sur un rocher devant le camion de police et attendaient que quelqu'un vienne les interroger. Il n'y avait même pas besoin d'être médecin pour se rendre compte qu'ils étaient elle et lui en état de choc.
- Bonjour dit Mathilde.
- Je suis le capitaine Laumonnier et voici le lieutenant Duprez. Nous sommes vraiment désolés de vous embêter après ce que vous venez de voir mais nous avons besoins de vous poser quelques questions.
- Je vous en prie capitaine.
Le couple devait totaliser une cinquantaine d'année maximum à eux deux. Il était grand et très mignon elle était juste à peine un peu plus petite que lui avec un visage d'ange. Ils étaient représentatifs d'un couple qui file le parfait amour.
- Comment avez-vous trouvé les corps ?
- On était venu dans les calanques vers cinq heures du matin tout simplement pour entendre les premières cigales chanter et le bruit de la mer quand nous avons aperçu un espace rouge. On s'est approché on a vu cette horreur et on vous a appelé sans rien toucher.
Ed s'approcha de la jeune fille et s'aperçu qu'elle pleurait doucement. Il lui proposa de la conduire chez un médecin. Sans fausse pudeur il la consola à la manière d'un père qui console sa fille. Elle Déclina son offre mais émit le souhait de rentrer chez elle pour essayer d'oublier au plus vite cette triste journée. Les deux policiers notèrent leur adresse, les remercièrent en leur demandant toutefois s'ils pouvaient passer au poste de police le lendemain pour faire leur déposition. Ils mirent un terme à cet entretien sans oublier de remercier les deux tourtereaux qui se pressèrent de s'en aller main dans la main.
- Ben dit donc en voila deux qui ne sont pas prêt d'oublier les calanques. Lâcha Ed.
Ils jetèrent un dernier coup d'½il à cet endroit macabre et le quittèrent pour rejoindre leur bureau et réunir une cellule de crise qui allait entièrement se consacrer à traquer la bête. Ensuite il fallait se consacrer à identifier les victimes et surtout, surtout à avertir la famille car aucune disparition n'avait été signalé. Puis ils devraient aller rendre une petite visite à Vernhes pour se tenir au courant des premiers résultats de l'autopsie. Ce bon docteur les leur avait promis pour la fin de la journée. Il en faisait une affaire prioritaire.
Sur le chemin du retour Ed sentait que quelque chose ne tournait pas rond dans la tête de Mathilde, mais il ne lui posa aucune question car il savait bien ce qui était en train de la torturer. Il savait très bien que cette affaire la renvoyait tous droits quatre ans en arrière. Il savait très bien que toutes ces visions lui revenaient au galop et qu'il allait devoir prendre soin d'elle. Lorsque la voiture longeait la mer Ed prit soin de ralentir pour que Mathilde puisse s'enivrer de la vue et du parfum iodé de la grande bleue qui s étendait à perte de vue devant ses yeux. Le spectacle était magnifique. La circulation était fluide, et la journée s'annonçait chaude. Le soleil avait déjà sorti tous ses rayons mais il avait encore une arme secrète. Il lui en restait plusieurs milliers en réserve qu'il gardait pour le début d'après midi comme seul l'unique soleil de sud savait le faire. Il était presque onze heures en ce dernier dimanche du mois de juin. Un dimanche qui aurait pu être ordinaire mais qui jamais ne le serait. Un dimanche où il allait falloir travailler encore plus qu'un jour de semaine. Un dimanche que Mathilde aurait pu passer en famille avec Christophe et Lucille. Mais se serait un dimanche qui n'aurait plus rien à voir avec tous les autres dimanches de l'année. Celui là était entaché par l'horreur par le dégout. Un dimanche qui resterait indéfiniment gravé dans les mémoires et que pourtant il fallait se forcer à oublier.
Des images agréables traversèrent la tête de Mathilde. Elle se rappelait les jours heureux qu'elle passait avec Christophe et la petite. Elle se rappelait la complicité de Lucille et de son père qui n'arrêtaient pas de la faire enrager surtout lorsqu'elle faisait la grâce matinée. Elle se rappelait qu'une fois qu'elle avait bien râlé les deux complice allaient se refugier dans la chambre de Lucille et pouffaient de rire. C'était le souvenir de ces moments de joie qui l'aidaient à ne pas sombrer dans une dépression qui serait vertigineuse et qui lui serait surement fatale. Elle se dit qu'elle devait téléphoner à l'hôpital pour que Christophe puisse être averti qu'elle viendrait surement très tard voir pas du tout. Il lui manquait terriblement mais le choix de cette séparation ils l'avaient fait tous les deux. Ils l'avaient fait pour Lucille...
Elle s'appelait Lucille elle avait cinq ans c'était notre fille.


Chapitre quatre

La pièce était grande et sale. Les murs qui à l'origine devaient être blanc étaient au fil des années devenus un refuge pour toute la fumée de cigarette qui s'était déposé dessus et les décolorait un peu plus chaque jour. Dés que j'entrai dans ce lieu sinistre, la fumée et l'odeur d'urine qui flottaient dans l'air me serraient la gorge jusqu'à me conduire à la limite du malaise. Presque toute la population de cet univers hors normes était concentrée dans ce que les blancs appelaient la salle Londres en référence à la fumée qui faisait penser au brouillard londonien en plein mois de novembre. Des jeunes, des moins jeunes, des vieux nous étions tous mélangés. Hommes et femmes confondus.
Assis à coté d'une fenêtre les yeux dans le vague, un homme d'une cinquantaine d'années se balançait sans arrêt d'avant en arrière en se cognant quelquefois l'arrière de la tête contre les murs. De temps en temps il raclait sa gorge crachait dans ses mains, s'essuyait sur la veste de son pyjama et recommençait son éternel et étrange balancement. Que pouvait-il bien se passer dans sa tête ? Depuis combien de temps était-il ici ? De l'autre coté de la pièce jouxtant le seul radiateur présent, un autre faisait les cents pas, tournait sur lui-même, revenait à son point de départ et répétait cette danse étrange des dizaines et des dizaines de fois. Il ne s'arrêtait jamais, et n'avait pas l'air de se fatiguer. Celle qui me surprit étrangement était une jeune fille qui ne devait pas dépasser les vingt ans. Elle était grande, très grande. Ses yeux étaient enfoncés dans leurs orbites, ses cheveux noirs gras et sales lui tombait sur le visage et semblaient lui servir de refuge pour se cacher du regard des autres. Elle me faisait peur et pitié à la fois. Cette jeune fille devait à peine peser quarante kilos et devait mesurer un mètre quatre vingt. Elle se sentait tellement fatigué qu'elle n'arrivait pas à décoller ses pieds du sol pour marcher et trainait ses pantoufles comme un bagnard traine son boulet. Elle bavait sans arrêt, ce qui était l'un des effets secondaires de certains médicaments. Je m'aventurais à aller lui demander ce qu'elle faisait ici à son âge et je n'eus pour toute réponse qu'une phrase incompréhensible, un mélange de mots incohérents et d'onomatopées. Elle me regarda fixement et repartit s'asseoir sur l'un des fauteuils crasseux qui était libre. C'est alors qu'un homme se leva. Pas très grand mais bien en chair et se mit à avancer jusque devant les ficus géant qui étaient censés mettre un peu de gaité dans cet endroit où la folie avait établi ses quartiers. Mais ces plantes servaient plutôt de cendriers aux fumeurs invétérés qui étaient légions. L'homme s'arrêta au pied de l'un des ficus et là, tranquillement sans se soucier le moins du monde des gens qui l'entouraient, il baissa son pantalon et se mit en position pour déféquer dans l'énorme pot du ficus. Les blancs n'avaient pas eu le temps d'arriver pour l'en empêcher. Une fois sa besogne terminée il prit dans un mouchoir ce qu'il venait de faire et mit le tout dans sa poche. Ses mains étaient pleines d'excréments. C'était dégoutant, horrible, les odeurs me donnaient la nausée. C'est en voyant ce qui venait de se passer qu'elle arriva. Elle c'était Françoise, mais ici tout le monde la surnommait framboise. Françoise faisait parti des blancs, mais elle aurait aussi très bien pu faire parti de nous sans que cela ne choque. C'était une lyonnaise au physique ingrat et elle ne faisait rien pour s'arranger. Françoise c'était un accent à couper au couteau. Mais Françoise s'était surtout la fine fleur de la simplicité cérébrale. On pouvait lui répéter dix fois cent fois les choses elle ne comprenait pas et revenait toutes les trente secondes redemander ce qui lui avait été dit moins de dix minutes auparavant. C'était aussi la reine pour écorcher les noms et encore la reine pour travailler avec un illogisme qu'elle seule devait comprendre et encore pas tout le temps. Cependant elle seule mettait un peu de gaité dans l'hôpital. Elle seule pouvait nous faire sourire de temps en temps en dansant et imitant les Claudette devant nous. Françoise si elle n'était pas là il faudrait l'inventer. Elle semblait toujours tomber des nues. Tous les soirs l'équipe des infirmiers de nuit lui signifiaient qu'il fallait reconditionner le chariot de soin pour la nuit ; hé bien sans se démonter depuis douze ans Françoise donnait instantanément la même réponse qui se limitait à un :
- Ha bon ?!
Puis, elle continuait son travail et comme tous les soirs, ne remettait aucunement ce fameux chariot en ordre laissant le soin à ses collègues de nuit de s'en occuper. Avait-elle au mois imprimé ce que ses collègues les autres blancs étaient en train de lui demander ? Rien n'était moins sûr. Elle s'approcha de l'homme aux ficus et le réprimanda.
- Ca ne se fait pas ça monsieur Doler, on ne fait pas caca dans les arbres ce n'est pas bien.
Elle enfila des gants prit Doler par la main et l'emmena vers la douche. Puis une fois la douche finie, elle se dirigea vers moi et me dit :
-Monsieur Saunnier, votre femme viendra tard ce soir, les visites seront terminées mais c'est moi qui fini la dernière et je m'arrangerai pour qu'elle puisse vous voir.
Françoise c'était aussi une tête vide et un c½ur plein. Elle était d'une extrême gentillesse et contrairement à tous les autres blancs elle était la seule à se soucier de nous, de notre bien être. Derrière ses airs idiots à vous couper le souffle, elle avait un sens des responsabilités inouï. Elle était toujours présente pour chacun d'entre nous. Pendant que ces collègues riaient à gorge déployée de nous voir sombrer jour après jour dans un enferment dont nous ne sortirions probablement jamais, elle venait parler avec nous, nous réconforter, nous apporter un peu de chaleur humaine tant cet endroit était vide de sentiments. Toute la journée elle était attentive au moindre malaise tant physique que psychique. Dés qu'elle s'apercevait que l'un des patients qu'elle avait en charge et dont je faisais parti n'allait pas bien, elle courrait vers lui, lui prenait les mains et lui parlait jusqu' à ce qu'un sourire remplace les larmes qui étaient prêtes à couler sur ses joues. Elle était comme ca Françoise on pouvait surement croire qu'elle était bébête, mais c'était de loin l'infirmière la plus compétente qui travaillait ici. Elle prenait son boulot tellement à c½ur que l'on avait même l'impression qu'elle ne bossait pas mais qu'elle rendait service en permanence.
Mes seuls repères temporels étant les visites, je me doutais que l'on devait être mercredi ou dimanche car, seulement pendant ces deux jours, les visites étaient autorisées. Je devais alors attendre, encore attendre. On ne faisait que ça ici, nous attendions les repas, les prises de médicaments, la douche du matin. Il fallait que Mathilde puisse arriver avant les médocs de dix huit heures car ensuite je ne serais plus en état de lui parler. D'ailleurs je pensais que la deuxième fournée de paradis artificiel n'allait pas tarder à faire son apparition. Il y avait une horloge à Londres, et elle marchait en plus ! Elle indiquait onze heure quinze. A cet instant précis Yvonne entra dans la salle avec un chariot comprenant plusieurs petites étagères sur lesquelles étaient entassés nos billets pour un grand voyage en camisole chimique. Cette dernière est bien plus efficace que la camisole physique et classique qui était employée des années auparavant. Cette camisole chimique nous rongeait inexorablement. Il fallait que je grave dans ma tête toutes ces mémoires de camisoles qui resteront encrées pour toujours au plus profond de moi. De toute façon je n'avais qu'une idée en tête. Détruire la bête, détruire cet être abject. Mais pour cela il ne fallait pas que je laisse la camisole m'emprisonner. Il fallait que je résiste encore et encore aux médicaments. Si il ne m'avait pas fallut longtemps pour me faire interner ici, il serait surement beaucoup plus difficile de m'en faire sortir. Mais le jeu en valait la chandelle. Et j'étais bien décidé à aller jusqu' au bout. Et, seulement après je serai en paix. J'attendais que l'on vienne me donner mes médicaments, ceux là même qui allaient me faire plonger encore une fois dans un monde irréel, dans les abîmes de ma conscience. Mais je me consolais en regardant autour de moi. Beaucoup d'entre eux, la plupart même, étaient irrécupérables. Je n'en étais pas encore à ce stade et je ne comptais pas non plus y arriver. Dès que toute cette histoire serait finie je reprendrai mon boulot. Un boulot que j'aime, et jamais plus je ne verrais la dépression comme avant. Plus jamais je ne m'autoriserai à dire à mes patients :
- « Secouez-vous un peu ! »
Jamais plus je ne dirais une telle chose car la souffrance est atroce dans cette maladie qui vous enferme le cerveau. Je suis impardonnable j'aurai du le savoir .....Je suis médecin. Les médicaments eurent raison de ma volonté et me firent plonger en moi jusqu'aux environ de dix sept heures trente.
L'horloge égrainait immuablement les secondes, les minutes et les heures. Plus le temps passait plus je sentais le chariot des médicaments se rapprocher à nouveau de moi, de mon cerveau. Je scrutais sans discontinuer chaque ombre qui passait dans le couloir en espérant chaque fois que se soit l'ombre de Mathilde qui allait se matérialiser au détour de la porte. Pourtant cette porte restait fermée, indéfiniment fermée. Je jetais un coup d'½il rapide à la pendule et a mon grand regret je m'aperçus que si la petite aiguille avait épousé le six, la grande elle flirtait dangereusement avec le douze et dans quelques secondes tous les deux allaient fusionner pour ne former qu'un. Pour ne former que l'heure qui rythmait ma vie depuis des mois. Cette heure c'était dix huit heure. Il était donc tant pour moi de me préparer à un nouveau vol plané artificiel qui allait durer une éternité. Un vol plané qui allait me clouer au sol, et qui allait finir par me souder à mon lit jusqu' au moment où Françoise viendrait me chercher pour que je puisse tant bien que mal avaler un semblant de repas avant de sombrer dans la spirale où m'entraineraient les effets dévastateurs de toutes ces drogues.
Mon cerveau se mettrait à tourbillonner dans ma tête et de toutes mes forces je devrais encore une fois lutter pour ne pas perdre toutes mes facultés. Ma résistance ne dépendait pas que de ma seule volonté. Elle dépendait surtout de la dose de pilules que j'allais avaler. Que l'on allait m'obliger à avaler. C'est à cet instant précis que Françoise accompagnée d'Yvonne entra dans la pièce. Il était dix huit heures précis. On aurait dit que les deux femmes avaient avalé une pendule tant elles étaient ponctuelles. La distribution commença par le vieux monsieur qui crachait sans arrêt dans ses mains. Il avala un nombre incalculable de comprimés. Comment pouvait il encore tenir debout ? Au bout de quelques minutes Françoise se dirigea vers moi, je compris que c'était à mon tour d'avaler tout ça. Voilà c'était fait j'avais tout pris. La tempête n'allait pas tarder à gronder, à se déchaîner dans mon corps, sous mon crâne. Il était un peu plus de dix huit heures, je commençais un long combat contre moi-même. Il était un peu plus de dix huit heures et Mathilde n'était pas venue.

Ma tête était lourde très lourde. Je n'arrivais presque plus à garder les yeux ouverts et de temps en temps je sombrais dans un micro sommeil qui me semblait durer une éternité. Je venais de me rendre compte que j'étais dans mon lit, et je supposais que Françoise m'y avait gentiment accompagné. J'étais là encore et toujours tout seul. J'étais là à attendre que le temps passe, à attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Mes pensées étaient brumeuses, mais un souvenir revenait dans ces moments de solitude extrême. Ce souvenir, lui était d'une limpidité cristalline. Je voyais des images qui me semblaient être réelles. Je savais que ce n'était pas le fruit de la détonation due aux médocs qui était en train de s'opérer en moi. C'étaient de vrais souvenirs. C'est grâce à eux que je réussissais à garder le contact avec moi-même. Elle était là toute proche, près, si près de moi que je pouvais sentir son souffle sur mes joues. Je pouvais presque la toucher, l'embrasser, la prendre dans mes bras. Mais dès que je tendais la main pour la saisir elle se déplaçait dans un halot de fumée et venait me rendre visite de l'autre coté de moi même. Elle était là avec ses grands yeux noirs, sa chevelure toute bouclée, son petit nez taquin et sa jolie bouche de bébé qui gardait toujours le sourire. Elle était si vraie, si vraie et pourtant si éphémère pourquoi ? Pourquoi toi ? De quel droit ? Toutes ces questions raisonnaient en moi tous les jours, toutes les nuits comme mille coups de canon que tiraient à coté de mes oreilles un régiment d'artificiers. Toutes ces questions transperçaient ma chair comme mille coups de poignards que l'on m'assénait. J'étais fatigué, très fatigué Je n'en pouvais plus. Je devais céder la place au sommeil jusqu' au lendemain. Avant de sombrer je surpris une larme qui en toute innocence coulait sur ma joue. Une larme qui me rappelait que malgré tout j'étais encore un être humain avec ses joies ses peines et ses sentiments. Alors je fermais les yeux et laissais le sommeil faire son travail. Lucille était en moi.
- Christophe, Christophe réveille toi.
La voix me parut lointaine très lointaine. Ouvrir les yeux me paraissait être un défi insurmontable. Mais la voix insista. Une voix que je connaissais, qui m'était familière.
- Réveille toi s'il te plait mon chéri !
Il fallait que je rassemble toute ma volonté et toutes mes forces pour me frayer un passage dans le brouillard qui enveloppait mon esprit. C'est au prix de cet effort que je pris conscience de la réalité. Elle était là, bien là devant moi en chair et en os.
- Bonjour mon chéri. Désolée je n'ai pas pu venir avant.
- Ne t'inquiète pas Françoise m'a prévenue.
- Je sais c'est elle qui m'a fait rentrer. Elle finit son service à vingt et une heure. On a encore un peu de temps devant nous.
- Mat, ça fait combien de temps que je suis ici ?
Sept mois mon chéri. Tu arrives à tenir le coup ?
- Oui c'est dur mais je tiendrais pour nous, pour la petite. Quoiqu'il arrive je tiendrai.
Quatre ans, quatre ans déjà qu'elle avait disparue. Quatre ans que nos vies avaient été bouleversées. Quatre ans que nous ressentions le vide autour de nous. Quatre ans que nous cherchions un moyen de l'empêcher de nuire. Quatre ans que nous avions une haine profonde en nous. Nous devions nous venger. Mais comment ? Puis un jour l'idée était venue. C'était risqué, très risqué mais il fallait le faire. Il fallait que je rentre dans cet hôpital. Il fallait qu'ils me croient fous tous ses psychiatres. C'était chose faite. Il ne me restait plus qu'à attendre maintenant le jour où lui aussi franchirait cette porte. Ce jour la dépendrait de Mathilde. Ca faisait sept mois que j'attendais, ça pouvait encore durer des jours, des semaines des mois ou même des années mais pour la petite jamais je ne renoncerai. Pour accomplir mon geste j'étais prêt à aller au bout de moi-même, au bout de ma santé, au bout de ma vie car un jour celle ci reprendrait un sens. Ce jour là nous aurions, Mathilde et moi de nouveau le droit d'exister. Mathilde resta jusqu'à vingt heures quarante cinq puis repartit dans le monde civilisé.
- Je reviens mercredi mon chéri.
Elle m'embrassa et disparu derrière la porte de la chambre.
Jamais je ne lui demandais où en était son enquête. Je lui faisais une confiance aveugle. Je savais qu'elle allait gagner même si ça devait durer encore des années. Mathilde n'abandonne jamais. C'était le dernier dimanche du mois de juin et je pouvais laisser tranquillement l'orage se déchaîner dans ma tête. J'allais m'endormir l'esprit serein d'avoir vu ma femme malgré le coup de tonnerre que le traitement avalé trois heures plus tôt faisaient gronder en moi.
C'était le dernier dimanche du mois de juin, c'était surtout la fin d'un jour qui me rapprochait encore un peu plus de la bête.

Chapitre cinq

A cinquante sept ans, le commissaire Dutuel avait derrière lui trente de maison bien remplis dans la police, et était maintenant à trois mois d'une retraite bien méritée. Il avait commencé sa carrière comme gardien de la paix et avait franchi un à un tous les échelons en passant concours internes sur concours internes. Il était entré dans la police dans le nord de la France à Lille ville dont il était originaire. Puis au fil de ses différentes mutations il avait obtenu le poste dont il rêvait pour sa retraite. Commissaire principal à Marseille. Il avait mis du temps pour obtenir cette mutation mais il y était arrivé. Marseille avait toujours représenté pour lui le soleil la mer les filles du sud .C'était aussi pour lui l'occasion de se rapprocher enfin de sa s½ur qu'il ne voyait qu'une seule fois par an lorsqu'il venait passer les fêtes de fin d'année chez elle à Aubagne.
Jean Pierre Dutuel était marié depuis l'âge de vingt et un ans et avait deux grands enfants. Une fille et un garçon. Il était même, comme il aimait à le dire lui-même un papy gâteaux. En effet son unique petit fils faisait de lui un homme plus que comblé. Le commissaire n'était pas très grand et traînait avec lui un embonpoint qui en disait long sur sa façon de manger. Il n'avait rien du flic gradé que l'on voit dans les films ou les séries américaines. Il trimballait plus l'allure d'un sergent Garcia moderne mais en moins obèse, que l'allure d'un inspecteur Callahan. En effet il trainait avec lui un ventre quelque peu bedonnant qui laissait entrevoir à quel point il aimait la bonne bouffe et surtout la bonne bière comme tout homme du nord qui se respecte. Il arborait un visage rond et jovial avec des yeux marrons qui lui donnaient l'impression de sourire à chaque instant. Avec son petit double menton et ses joues rondelettes Dutuel ressemblait plus à un gros poupon qu'à un flic patron de la criminelle. Malgré ce profil atypique il était très apprécié et très respecté de tout son entourage autant personnel que professionnel. C'était un homme qui était capable de réagir au millième de seconde dans des situations d'urgence comme celle qui venait encore de se produire à Marseille. Pourtant la bête, il, la connaissait bien. Elle avait commis son premier crime à Lille justement il y avait dix ans de ça. Il la traquait jours et nuits à chaque heure qui passait. Elle hantait ses rêves ses cauchemars. Elle ne lui laissait jamais un moment de répit. Elle était en permanence présente en lui. Il pensait qu'à Marseille, ce calvaire allait s'achever, mais il eut la mauvaise surprise et surtout l'impression que ce n'était pas lui qui traquait la bête mais au contraire que c'était elle qui le traquait. Elle avait remis ça à Marseille depuis quatre ans. Même méthodes, même modes opératoires. Elle s'attaquait uniquement à des individus de sexe féminin sauf pour la dernière victime. Cette fois la bête s'en était pris à un petit garçon d'environ cinq ans. Cela portait à deux le nombre d'enfants dans cette liste noire. Il y avait ce petit garçon et il y avait Lucille, notre petite Lucille qui elle aussi était tombée entre les griffes de la bête et de Max.
Lucille avait été enlevée quatre ans plus tôt à Marignane dans une fête foraine. C'était au mois de septembre, il était seize heures, le temps était magnifique. Nous avions décidé de l'emmener voir les avions à l'aéroport à une trentaine de kilomètres de Marseille car souvent elle nous le demandait. Sur la route qui menait à Marignane nous aperçurent des affiches qui annonçaient une fête foraine. Nous avions promis à Lucille de lui offrir quelques tours de manège une fois qu'elle aurait vu ce qu'elle appelait les gros oiseaux qui volent. Ce fut la pire erreur de notre vie. La petite avait été enlevée comme ça en plein jour. Personne n'avait rien vu. Comme promis après la visite chez les gros oiseaux nous emmenions le petite dans le centre ville ou se trouvait tout un artifice de manèges différents les uns des autres. Il y en avait pour tous les gouts. Des manèges pour adultes d'autres pour enfants mais tous semblaient faire la joie de ceux qui étaient dessus. Plus on se rapprochait de cet endroit magique, plus la petite souriait, son visage devenant de plus en plus expressifs. Ses yeux pétillaient de plus en plus. Puis au détour d'une rue elle s'arrêta brusquement.
- Génial on y va ?
- Oui ma chérie, sur lequel tu veux monter
- Sur l'autoroute papa sur l'autoroute.
L'autoroute n'avait rien à voir avec les manèges classiques que j'avais connu dans mon enfance. C'était une grande piste ovale qui simulait une route sur laquelle avançaient toutes sortes de choses du gros lapin rose à la voiture de police en passant par la soucoupe volante et le camion des pompiers. La seule chose de mon époque qui avait survécu à la modernisation de ce manège c'était l'eternel pompon qu'il fallait attraper pour avoir un tour gratuit. Mathilde était partie acheter les billets. En revenant elle en tendit un à Lucille qui après nous avoir fait un gros bisou à tous les deux s'empressa de monter sur cette toupie géante.
- Merci maman, merci papa.
Ce furent les derniers mots que l'on allait entendre sortir de sa bouche. Ce furent les derniers câlins que nous reçûmes de notre toute petite fille. Elle semblait tellement heureuse. A chaque fois qu'elle passait devant nous toute fière sur la grande girafe ou elle s'était perchée, nous avions droit à son plus beau sourire et à un signe de la main. Elle ne se préoccupait pas du pompon qui passait à sa portée mais semblait surtout réfléchir sur quel animal elle allait monter au tour suivant. Je connaissais bien ma fille et j'aurai parié sur l'éléphant. Le tour se termina la petite descendit de la girafe et sans aucune hésitation se dirigea tout droit un Dumbo cet énorme éléphant gris souriant avec une plume dans la trompe. Ca semblait idiot, mais j'étais fier de moi je ne m'étais pas trompé, ma fille avait bien choisi de monter sur le pachyderme. Le forain un petit monsieur à moustache et à lunettes fit le tour des enfants pour ramasser les tickets avec à chaque fois un grands sourire à l'adresse des ces petits clients. Le manège se remit en route, la petite riait aux éclats. Ce rire restera à jamais dans ma mémoire. Il ne me restait à ce moment la que quelques secondes pour profiter de la joie de ma fille. Son visage rayonnant de bonheur fut la dernière image que j'avais d'elle. A ce moment la j'étais à mille lieues de me douter que jamais plus je ne la reverrai.
Mathilde et moi avions quitté le manège trente secondes tout au plus pour acheter à notre fille une barbe à papa. Quand nous étions revenus, le manège tournait toujours mais malgré nos regards insistants la petite n'était plus là. La bête avait enlevé Lucille au su et au vu de tout le monde. Les recherches avaient été entreprises dès lors par les policiers de Marignane mais n'avaient rien données. Toute la ville avait été retournée. Rien, aucune trace de la petite, aucun indice, aucune piste, rien. Pourquoi la bête l'avait choisie, elle si petite, si innocente ? Pourquoi cette chose s'était elle acharnée sur elle ? Peut être le saurions nous un jour. Cette affaire fut la première que Dutuel eut à traiter à son arrivée dans la cité phocéenne. Il était en poste depuis à peine deux semaines lorsque la bête avait frappé. Son cauchemar recommençait. On pouvait penser que ce monstre le suivait pas à pas accompagné de son fidèle ange de la mort : Max.
La bête semblait par ce geste, souhaiter la bienvenue à Dutuel dans le sud de la France. Le pauvre homme n'avait plus besoin de ça en cette fin de carrière qui s'annonçait proche. Il avait demandé sa mutation pour être débarrassé d'elle. Pour laisser ses chimères aux vestiaires du temps. Mais le duo funeste semblait en avoir décidé autrement. Il semblait en vouloir au commissaire jusqu' à la fin des temps. Il semblait lui en vouloir à mort. Dutuel avait du faire jouer ses relations haut placées pour que Mathilde puisse s'occuper de cette affaire, bien que touchée personnellement par ce drame. Cette doléance fut accordée non sans mal. Après deux semaines de vacances Mathilde se mit à traquer l'horreur sans relâche. Minutes après minutes, jours après jours, nuits après nuits. Mais elle n'avait rien, aucune piste, aucun indice. Elle était à la merci de la bête. C'était elle qui se sentait traquée dans sa chair et dans son sang. Mais pourtant elle me fit la promesse solennelle qu'elle n'aurait aucun repos tant que cette pourriture ne tomberait pas sous ses menottes.
La petite fut retrouvée le lendemain au fin fond du massif de la sainte victoire par deux chasseurs qui s'adonnaient à leur distraction favorite. La bête n'était pas allée bien loin pour accomplir son horrible forfait. Elle était encore une fois passée entre les mailles des barrages de police qui avaient encerclés tout Marignane. Elle avait dû agir vite. Très vite. Elle ne devait rien laisser au hasard. Chacun de ses actes devait être minutieusement préparés. Était-elle intelligente ou ne faisait-elle qu'obéir aux ordres de Max ? Quoiqu'il en soit Dutuel allait remettre ça. Il allait encore une fois se lancer à la poursuite de ce monstre qui marquerait à jamais d'un point noir l'histoire de la police française. Quoiqu' il en soit, il s'était juré de traquer ce fou jusqu' sa retraite et même après s'il le fallait.
Le corps de Lucille gisait sur le sol à demi dissimulé derrière des fourrés. Les deux chasseurs qui ce jour là s'adonnaient à leur plaisir favori avaient été étonnés par le comportement étrange de leurs chiens quand ils étaient passés à proximité de l'enfant. Contrairement aux deux hommes les quatre braques avaient sans doute senti l'odeur de la mort qui commençait à planer sur leur terrain de chasse. Les chiens aboyaient anormalement. Ils allaient et venaient avec une frénésie que jamais leurs maitres avaient observée en eux. Ils remuaient la queue comme si il avaient tout à coup débusqué un gibier énorme. Plus ils s'approchaient de Lucille moins les hommes pouvaient gérer leurs comportement et leurs aboiements. Comprenant qu'il se passait quelque chose d'anormal, les deux chasseurs décidèrent enfin de faire confiance à leurs chiens et les suivirent tant bien que mal jusqu'à ce fourré qui demeurera maudit à jamais. Arrivés à environs deux mètres du corps de la petite, les quatre chiens s'arrêtèrent de concert. L'arrêt fut net, brutal et sans hésitation. Les aboiements jusque la incessants venaient de faire place à un silence funeste, un silence de mort. A cet instant le regard des deux chasseurs était rempli d'inquiétude. Ils étaient médusés et interloqués par le comportement plus que bizarre des animaux. Ils connaissaient très bien leurs chiens et jamais ils ne les avaient vus dans un tel état d'excitation. Sans se concerter ils donnèrent une caresse à chacun de leurs chiens comme pour les remercier de les avoir mis sur la piste de quelque chose dont ils ignoraient tout. Les chiens ne bougeaient plus, ils étaient comme figés sur place, comme transformés en statues par un enchantement maléfique. Le silence était insupportable. Les deux partenaires de chasse osèrent enfin s'avancer vers la vision qui allait devenir pour eux la prise la plus insoutenable de toute leur carrière de chasseur. Le tableau qu'ils avaient maintenant sous les yeux n'avait pas de nom. C'était l'apocalypse dans toute sa splendeur. Une petite fille, une toute petite fille s'étendait là nue devant leurs yeux qui n'osaient pas croire ce qu'ils voyaient, le spectacle était repoussant. Ce petit ange avait le visage ensanglanté. Ses bras étaient en croix paumes vers le ciel, ses jambes dépliées et ses pieds soigneusement mis l'un sur l'autre. Le regard de la gosse était béant. Ses yeux avaient été arrachés et déposés dans les paumes de ses mains comme si le tueur avait voulu qu'elle regarde éternellement le ciel. Mis à part son visage tout son corps avait été soigneusement lavé, et sur son torse un petit mot agrafé sur la peau. Disait :
« J'obéis à Max »
Cette image reflétait déjà la signature de la bête. C'était l'image d'un christ sans croix c'était l'image d'un tueur désaxé au plus profond de lui même. Devant une telle vision de folie les deux hommes sentirent la honte d'être des êtres humains monter en eux. Le dégout les poussa à vomir des injures contre l'ignoble individu qui avait été capable de commettre un tel acte. Puis se ressaisissant ils prirent leur portable et composèrent le numéro des services de police et celui des pompiers. En ce dimanche de septembre notre vie avait basculé. Lucille avait été enlevée puis retrouvée. Notre cauchemar ne faisait que commencer. Il ne cesserait que lorsque ce psychopathe serait hors d'état de nuire. Quand l'officier de police qui était à l'époque chargé de l'enquête avait sonné à notre porte, il ne nous avait fallu que quelques millièmes de secondes pour deviner ce qu'il avait à nous dire. Dés l'annonce de cette terrible nouvelle nous nous étions tous les deux effondrés et Mathilde avait fini sa journée aux urgences de l'hôpital nord de Marseille. Elle allait rester quarante huit heures en état de choc.

Chapitre six

Il était vingt deux heures trente lorsque ce bon docteur Vernhes appela comme promis Mathilde.
- Allo Mathilde c'est Vernhes.
La voix au téléphone était grave et solennelle. Mathilde avait déjà compris que les nouvelles n'allaient pas être agréables à entendre.
- Je suis désolé de vous appeler si tard mais je viens à peine de finir les examens préliminaires sur les corps.
- Je vous en prie docteur.
Mathilde était en fait soulagée de recevoir ce coup de fil. Elle allait au moins savoir à quelle heure se situaient les décès
- Vous avez pu établir l'heure de la mort de chaque victime ?
Oui. Elle se situe entre vingt trois heures et une heure du matin pour le petit et une heure à trois heures pour la jeune femme. Pour le reste, passez demain je préfère ne pas vous en parler au téléphone. Ce n'est pas joli, joli.
- Merci beaucoup docteur je passerai demain dans la journée avec Ed. A plus.
Mathilde ressentit un sentiment d'effroi lui parcourir le dos. Elle craignait le pire et elle avait raison. Elle pensait avec justesse que les limites de l'impossible avaient encore une fois été dépassées dans la barbarie la plus primaire, dans la plus ignoble des cruautés. Malgré ces pensées plus que négatives, elle alla prendre une douche bienfaisante, se servir un grand verre de jus d'orange et se caler devant sa télévision devant un épisode de sexe in the city qui était l'une de ses séries favorites. Comme toujours elle allait fixer la photo de Lucille dans le cadre de la table basse, comme toujours une larme coulerait lentement sur sa joue, comme toujours elle s'endormirait sur le canapé avant la fin de son programme en laissant aller ses pensées vers Christophe qui lui devait être déjà hors de portée du moindre sentiment de haine et plongé dans un sommeil fabriqué de toutes pièce par les marchands de sommeil tout de blanc vêtus.
La pendule du salon indiquait sept heures cinq du matin. Elle entendit sonner à sa porte. Qui vient m'emmerder à une heure pareille grommela. Elle avait les yeux toujours tout embués d'un sommeil encore présent en elle. Elle se leva au prix d'un effort intense mais n'avait pas eu le temps de mettre ses pantoufles que le grand malade qui osait venir la déranger si tôt s'acharnait sur la sonnette.
- C'est bon c'est bon j'arrive, pas besoin de démonter la sonnette.
Elle en était sure. Qui donc pouvait faire une chose pareille.
- Faut te faire soigner toi t'es un grand malade.
Mais à peine avait elle eu le temps de finir sa phrase que Ed était déjà installé sur une chaise dans la cuisine à contempler la cafetière avec envie. Il n'en fallut pas plus pour que Mathilde comprenne, et, sans rien lui demander elle fit couler deux cafés et en servit un tout chaud à son ami.
- Merci ma chérie.
Qu'est ce qui te pousse à débarquer si tôt ? je suppose que ca doit être important.
- T'as tout compris. Les flics du quatorzième ont quelque chose pour nous.
- Quoi ?
Ils ont retrouvé la caisse de la femme en patrouillant cette nuit sur le parking de carrefour le merlan. Ils nous attendent pour nous refiler son identité. Alors boit ton café habille toi lave toi quand même un peu et te maquille pas t'es assez belle comme ça. Allez dépêche toi un peu.
- Merci pour ce compliment matinal ça met de bonne humeur pour commencer une rude journée.
- En fait ce n'est pas que t'es assez belle c'est surtout qu'on n'a pas le temps.
Enfoiré lui lâcha Mathilde, puis dans un éclat de rire s'engouffra dans la salle de bain.
La journée risquait d'être bien remplie. Visite chez les collègues du quartier chaud du merlan, visite chez le légiste, compte rendu au patron et visite chez le procureur. Ils n'auraient pas le temps de s'ennuyer. A huit heures trente ils poussèrent la porte du commissariat du quatorzième arrondissement de Marseille. Ils s'adressèrent au policier qui était en faction derrière le bureau de l'accueil. Dés qu'il vit leur carte de police le jeune homme comprit tout de suite à qui il avait à faire et les dirigea vers un bureau situé en face du sien.
Ils s'appelaient Virginie et Aurélien Borel. Les policiers avaient pu remonter jusqu' à la jeune femme grâce à la plaque minéralogique de sa voiture. Puis avec son numéro de sécurité sociale ils avaient pu établir que la petite victime était son fils Aurélien effectivement âgé de cinq ans. Virginie elle en avait trente deux. Elle était divorcée et vivait seule avec son fils ce qui expliquait pourquoi leurs disparitions n'avait pas été signalé. Apres les remerciements d'usage Mathilde et Ed se rendirent sur le parking du grand centre commercial ou se trouvait la voiture autour de laquelle étaient postés une armada de flics en civil. Le véhicule une Peugeot 407 gris métallisé avait les deux pneus avant crevés. Le périmètre de sécurité qui avait été établi tout autour de ce que qui devait être la scène de l'enlèvement ne montrait aucune trace de lutte, aucune trace de défense ou de violence. La voiture n'avait pas été vandalisée mis à part ces deux fameux pneus. Il semblait presque évident que cette mise en scène était l'½uvre de la bête. Un piège imparable pour pouvoir aborder ses futures victimes. Mais pourquoi l'auraient elle suivi sans résister ? Soit elle le connaissait, soit elles avaient eu une confiance aveugle en leur bourreau. Jamais, jamais en dix ans la bête avait usé de violence pour perpétrer ses différents enlèvements. Sa tactique devait être très bien rodée. Que pouvait elle bien raconter à ces malheureux ?le mystère restait entier mais il n'allait pas tarder à être mis a jour.
Pour les deux officiers de police le plus dur et le plus délicat restait à faire. Ils allaient devoir se rendre au domicile de l'ex mari de virginie pour lui annoncer la terrible nouvelle. Ils arrivèrent à Gignac la Nerthe petit village provençale sur le coup de midi trente. La maison était modeste mais très jolie. Un homme grand et mince leur ouvrit la porte et, dés qu'ils se présentèrent il sut instantanément qu'un drame venait de se passer. Avec douceur les policiers lui apprirent la terrible nouvelle. Ce fut un déchirement. Un hurlement effroyable venait de déchirer le quartier. L'homme s'était agenouillé par terre et ne semblait même pas avoir la force de pleurer. Sa douleur fut renforcée lorsque Mathilde lui demanda de venir reconnaître les corps le lendemain à l'institut médico légal de Marseille.


Chapitre sept

La morgue était un endroit sobre et discret. Le docteur Vernhes semblait régner en maitre dans ce lieu ou les cadavres lui livraient à longueur d'année leurs moindres secrets dans les moindres détails. Il avait le dont de faire parler les morts, et de leur faire dire ce qui leur était arrivé. Les deux corps étaient là, allongés chacun sur une table d'acier froid. Ils présentaient tous les deux une large cicatrice en forme de Y qui partait de chaque extrémité des épaules et continuait en une ligne droite impeccable jusqu'à la naissance du nombril. Les deux autopsies venaient de s'achever, les victimes étaient présentables. Vernhes avait fait un boulot impressionnant. Il avait remis en place les yeux des deux cadavres et personne ne pouvait se douter qu'à un moment ils avaient été arrachés.
- Venez mes amis entrez je vais tout vous raconter mais je vous avertis ca va pas être beau à entendre.
Mat et Ed s'attendaient au pire, mais pas à ce point. Ce que le doc allait leur révéler allait sans aucun doute leur donner des sueurs froides.
Le docteur Philippe Vernhes était un homme d'une simplicité saisissante. Il arborait un physique plutôt agréable. De taille et de poids moyen, il n'en avait pas moins la stature d'un sportif régulier. Les traits de son visage étaient si fins que l'on pouvait hésiter à lui parler de trop prés de peur qu'ils ne se froissent. Ses yeux étaient d'un bleu outrageant, de ce bleu qui fait que l'on pouvait se perdre et se noyer dans son regard, de ce bleu qui rappelait la couleur des lagons dans les mers du sud si loin de tous le tumulte qui se passait ici. Cet homme avait un charisme et une prestance hors du commun, et pourtant il n'avait rien à voir avec la plupart de ces grands médecins qui prennent de très haut les petites gens. Lui aussi était un grand praticien mais il avait su rester humble. C'était cette humilité qui faisait de lui un homme respectable et respecté. Jamais on ne le voyait en costume ou en vêtements de marque, jamais il ne portait de cravate. Lui, c'était plutôt le style jeans tee shirt et basket même pour se rendre dans les congrès de médecine les plus huppés de la planète. Pour rien au monde il troquerait sa tenue vestimentaire contre un costume de pingouin. Après de brillantes études à la faculté de médecine de Marseille, il avait opté pour une spécialité qui était peu commune : la médecine légale. Au vu de ses résultats à la sortie de la fac, tout le monde s'attendait à ce qu'il choisisse de devenir chirurgien. Hé bien non, il avait choisi d'ouvrir des corps mais pour une toute autre raison. Pratiquer des autopsies c'était pour lui un moyen d'aider la police à mettre en cage des individus dangereux qui se baladaient dans nos rues en toute impunité. C'était une façon de rendre hommage à tous ceux qui devaient passer entre ses mains. Il voulait leur rendre justice à sa manière. Et puis comme il aimait à le dire.
« les morts ont beaucoup plus à m'apprendre que les vivants ».
A quarante neuf ans ce toubib était au sommet de sa carrière. Il venait d'hériter d'une affaire hors du commun qui allait sans doute faire de lui une sommité dans le métier.
- Pour commencer c'est le petit qui a été tué le premier. La plupart des blessures sont ante mortem. Ce gosse a souffert. Enormément souffert.
- Mais doc il ne présente aucune trace de lutte, ne me dites pas qu'il ne s'est pas débattu et qu'il s'est laissé faire comme ca tranquillement.
- C'est la que je veux en venir. Ce taré lui a injecté par voie sous cutanée un poison qui paralyse tous les muscles du corps mais qui garde les sens en éveil. Vous voyez juste là dans le coup. C'est la marque d'une aiguille intradermique. J'ai retrouvé les traces de ce produit dans les analyses toxicologiques. Autant vous dire que le petit s'est vu se faire découper en morceaux et qu'il ne pouvait même pas crier. La mère aussi a du assister au spectacle.
Mathilde était désabusée, Ed avait envie de gerber et ce n'était encore que le début du rapport d'autopsie. La suite de ce rapport allait plonger les deux flics dans un malaise innommable. Ce qu'ils allaient apprendre semblait sortir tout droit d'un film d'épouvante réalisé par Stephen King, un maitre en la matière. Abandonnant les corps à leur table d'acier qui leur servait de dernière couche provisoire, Vernhes invita Ed et Mathilde à s'installer dans son bureau pour continuer ses macabres explications. Il promit de leur donner le plus de détails possible afin qu'ils essaient de trouver au travers de ce rapport au moins une ébauche de piste qu'ils pourraient exploiter. Avant de quitter la salle de dissection, il prit grand soin de recouvrir les deux victimes avec un tel
respect que les deux policiers baissèrent les yeux comme pour ne pas violer cette intimité. Depuis qu'ils connaissaient le doc jamais ils ne l'avaient vu aussi touché, aussi troublé par une affaire. Des cadavres il en découpait toute l'année avec une aisance et une désinvolture à couper le souffle. Il coupait, excisait, pesait et mesurait des organes humains tous les jours comme d'autres vont à la pèche ou acheter leur pain. Il accomplissait chaque jour sa besogne en musique et le sourire aux lèvres. Il lui arrivait même de plaisanter avec ses clients tout en se plaignant ironiquement de ne jamais avoir de réponse. Mais là, devant cette barbarie son sourire légendaire s'était transformé en un rictus de haine et de compassion. Devant tant de mutilations sa voix était tremblante, les mots avaient du mal à sortir de sa bouche devant tant d'horreur et de mépris pour la vie. Avec plus de vingt ans de carrière derrière lui il pensait avoir tout vu. Aujourd'hui la bête lui démontrait allégrement qu'il s'était trompé. C'était comme si elle était là devant lui et lui crachait des flots d'injures à la gueule. C'était comme si elle était là devant lui et lui disait.
« Alors le doc on n'a jamais vu ca hein ? »
Ces mots résonnaient dans sa tête comme une torture. Il lui semblait que la bête le rendait impuissant devant tant de férocité. Il avait l'impression d'être un cordonnier au service de la barbarie. Elle découpait dans le vif, il essayait tant bien que mal de recoller les morceaux. C'était la première fois de sa carrière qu'il n'employait pas les mots de corps de dépouilles ou de cadavres pour parler des morts qui gisaient sur sa table. Cette fois il utilisait les termes de « petit garçon et de jeune femme » cette fois il utilisait le terme de « famille ». Il se décida enfin de rompre son contact visuel avec la mère et son enfant, se retourna vers les deux équipiers et les convia à entrer dans son bureau.
Une grande baie vitrée donnait directement sur la salle d examen, des murs de couleur pastel avec des dessins d'enfants accrochés dessus, et deux néons qui décoraient le plafond donnaient à ce bureau cette lumière particulière qui n'appartenait ni au jour ni à l'obscurité. Le bureau du doc était un modèle de rangement et de décoration enfantine qui faisaient oublier l'endroit ou l'on se trouvait. Le bureau en lui-même présidait au beau milieu de la pièce ce qui lui conférait une grandeur digne d'un bureau de ministre. Il était en verre, de ce verre dépolie qui donne tout son cachet aux meubles design. Tout semblait avoir été pensé pour que le locataire de ces lieux puisse un peu oublier qu'il se trouvait dans un endroit qui respirait la mort. Le rangement en lui-même était impeccable. Il n'y avait pas tout ce fatras de dossiers qui trainaient pèle mêle sur le bureau comme on peut souvent le voir dans les cabinets des médecins des avocats et surtout des assureurs. Non, ici l'ordre régnait, un ordre dont le doc était fier. Il estimait qu'il ne pouvait être méticuleux dans son métier que si tout était bien rangé dans sa vie dans sa tête et sur son lieu de travail.
- Dites moi doc ! lui demanda Mathilde. C'est nouveau tous ces dessins de gosses ?
- Hé oui ma jolie admirez les, ils sont de mon petit fils.
Il accompagna le geste à la parole et saisit le cadre qui était sur son bureau pour le montrer à Mathilde. Son petit fils était sa fierté, sa joie de vivre. C'était une note de douceur dans cette journée de fous et de brute. En regardant la photo il ne put pas résister à la tentation d'une pensée qui pointait dans son esprit. Une pensée qui le ramenait vers le petit garçon couché sur le bloc d'acier dans la pièce voisine. Les deux gamins avaient le même âge. Ils avaient le même âge que Lucille.
- Allez, dit- il ; mettons nous au boulot.
- Qu'est ce que vous avez découvert d'intéressant doc.
En posant cette question Ed espérait vraiment qu'enfin les corps avaient parlé. Qu'enfin Mathilde et lui auraient quelque chose à fouiller, à se mettre sous la dent. Ils s'attendaient à tout et n'importe quoi de cette autopsie. Tout et n'importe quoi mais ils en attendaient quelque chose. Ils se doutaient cependant que si le doc les avait fait venir jusque dans son bureau c'est qu'il avait quelque chose à leur révéler. Quelque chose d'important. Quelque chose qui pourrait enfin faire démarrer leur enquête.
- Voila les enfants j'ai la certitude que ce barjot prémédite ses actes. Il ne choisit pas ses victimes au hasard. Il les poursuit, il les traque, les chasse. Ce ne sont pas des victimes. Ce sont ses proies.
Mathilde n'avait aucun doute sur les affirmations du doc. Elle le connaissait bien. Pour qu'il affirme de telles choses c'est qu'il devait avoir des bases solides. Dans le cas contraire il se serait enfermé dans un silence aussi lourd qu'une chape de plomb et comme à son habitude ne se serait limité qu'aux strictes commentaires d'usage.
Qu'avez-vous trouvé doc ?
La question montrait l'impatience des deux amis pour connaître la théorie de l'expert médico légal.
- Voilà en ouvrant la bouche du petit j'ai tout de suite remarqué que sa langue était anormalement colorée de rouge, assez adipeuse et surtout très collante. J'ai donc prélevé un peu de cette substance collante sur laquelle j'ai pratiqué toute une série d'analyses. Et le résultat le voilà.
Il leur tendit une feuille bourrée de chiffres et de graphiques qui bien évidement pour eux ne signifiait rien du tout. Ils regardèrent le morceau de papier avec interrogation devant le regard presque amusé du scientifique. Ils restaient la perplexe en attendant la suite.
- C'est censé être ce que nous vous avez trouvé et je suppose que c'est censé être ce que nous devons savoir.
Ed avait lâché cette phrase avec la bonne humeur que tout le monde lui connaissait.
- Bon je vous la donne solution.
Le morceau de papier allait enfin prendre tout son sens pour les deux néophytes.
- La substance collante prélevée dans la bouche du gosse se compose de sirop de glucose en abondance, de colorants fixateurs et d extraits aromatiques à la fraise.
- Ca ressemble à une confiserie ça doc ?
- Tout juste Ed au vu des composés, c'est soit ceci soit ceci.
Vernhes leur sorti alors de l'un des tiroirs de son bureau une sucette genre Tchoupa chups et un vulgaire bonbon comme il en existe des milliers dans le commerce
Matilde le regardait sans bien comprendre ou il voulait en venir.
- Qu'y a-t-il de singulier et d'extraordinaire dans le fait qu'un môme de cinq ans mange des bonbons ?
Rien vraiment rien si ce n'est que je vous mets au défit de trouver un seul endroit sur terre ou un magasin vend des bonbons dans lesquelles l'alimemazine et le clorazepate font parti de la composition.
Le doc semblait fier de lui, et devant le regard ignorant des deux policiers, il se devait d'expliquer plus en détail ce qu'il avait découvert.
- C'est quoi ses substances doc ?
- L'alimemazine est le principe actif contenu dans une médiatement connu de presque tous : le théralène. Il existe sous différentes formes. Comprimés gouttes et sirop. Ce n'est ni plus ni moins qu'un médicament indiqué très souvent pour les insomnies chez l'enfant ou l'adulte. L'autre composé bizard pour un bonbon c'est le clorazepate qui n'est autre que le tranxène, un anxiolytique vieux comme le monde et toujours en circulation. Je vous disais tout à l'heure que je pensais qu'il connaissait ses victimes, enfin qu'il ne les choisissait pas au hasard. Je pense que c'est la vérité. Je suis sur que ce salaud prépare tout dans les moindres détails, qu'il suit ses proies, les étudie. Il agit froidement et sans violence. C'est pour ca que l'on ne trouve aucune marque défensive sur le corps de chacune d'entre elle. Il les drogue, c'est comme ça qu'il a eu le gosse. Maintenant passons à la mère. Voici ce que j ai retiré du fond de sa gorge.
Il se leva plongea sa main dans une des poches de sa blouse bleue et en sortit une petite boite en plastique opaque de forme ovale. Il la posa sur le bureau et d'un doigt la fit glisser devant Ed.
- Ouvrez la, Ed.
Sans plus attendre une seconde l'immense policier s'exécuta et découvrit un chewing gum collé au fond du petit récipient.
- C'est un chewing gum usagé doc ?
- Non sans blague. Oui c est un chewing gum, mais lui aussi à quelque chose de particulier. Quand j'ai analysé le prélèvement du gosse j'ai compris qu'il avait versé des gouttes ou du sirop de théralène sur la sucette ou sur le bonbon qu'il lui avait offert. Ainsi le petit avait tranquillement mangé sa friandise avec délice et s'était endormi peu après sans que sa mère s'en inquiète, car à cinq ans les gamins s'endorment souvent dans les voitures. Ils sont bercés par le mouvement de la route. Alors quand j'ai découvert le chewing gum j'ai aussi décidé de l'analyser et la je vous laisse deviner. Ce putain de chewing gum est revenu positif au flunitrazepam. Vos collègues des stups connaissent bien cette molécule. C'est la drogue du violeur, c'est tout simplement rohypnol. Un hypnotique assez puissant. Alors ici encore une fois il a du préparer son coup bien à l'avance. D'après moi il a écrasé plus que finement le comprimé de rohypnol jusqu'à en faire une poudre très fine et la répandre tout le long de la tablette de chewing gum. Etant donné qu'il y a déjà une fine pellicule colorante sur la surface de ces tablettes les deux substances ont du se confondre. C'est en mâchant son chewing gum que la mère s'est endormie à son tour. La méthode est simple radicale et efficace. Et surtout on ne relève aucune mais alors aucune violence. La bonne nouvelle c'est que ce genre de médicament est vendu uniquement sur prescription médicale. La mauvaise c'est que tous les jours il s'en prescrit des centaines de boites rien qu'a Marseille et que pour le rohypnol étant donné qu'il faut une ordonnance spéciale et que la pharmacie relève l'identité du patient, il en existe un trafic dans la rue au même titre que n'importe quelle drogue. Mais je n ai pas fini j'ai encore mieux pour vous mes petits.
Avant de continuer Vernhes leur proposa d'aller manger un morceau à la terrasse d'un bar. Il était en effet déjà plus de treize heures trente et ils étaient toujours enfermé dans cet endroit qui allaient peut être leur livrer une partie, une toute petite partie du secret de la bête. Mathilde et Ed acquiescèrent. Tous ensembles se levèrent et se mirent à la recherche d'un bistro qu'ils trouvèrent rapidement. Ils s'assirent à une table en terrasse et attendirent que la serveuse vienne prendre leur commande, mais se refusèrent de parler de l'affaire. Ils voulaient que ce moment soit pour eux un moment de détente, de repos. Une jeune fille au sourire ravageur vint leur demander ce qu'ils désiraient et quelques instants plus tard ils purent enfin savourer leur sandwich accompagné d'un bon demi bien frais. Le soleil frappait fort et une petite brise rafraichissante soufflait sur le vieux port. Mathilde regardait les bateaux aller et venir aux grés de flots. Elle était perdue dans ses pensées, elle ne semblait jamais déconnecter son cerveau de cette affaire. Il fallait à tout prix qu'elle coince la bête
Moins d'une heure après s'être installé dans ce bar, ils se remirent en route pour la morgue. Ils se rendirent jusqu'à l'arrêt de bus et regagnèrent l'antre du doc. Une fois arrivés au bureau Vernhes repris ses explications ou il les avait laissée avant le déjeuner.
- Bon je vais vous expliquer la suite. La bête ne s'est pas contentée de shooter le gosse avec du théralène et du tranxène. J'ai aussi retrouvé dans les analyses des traces de bromure de pancuronium.
Devant l'air interrogatif de ses deux amis, Philippe comprit tout de suite qu'il leur fallait des explications simples précises et concises. Aussitôt il se lança dans une explication aussi simple que possible tout en essayant de conserver l'aspect technique et scientifique de la chose.
-voila le bromure de pancuronium qui est commercialisé sous le nom de Pavulon est un produit puissant dont on se sert en anesthésiologie. Il possède deux propriétés majeures. La première c'est qu'il permet de détendre tous les muscles du corps humain sans aucune exception, la seconde c'est que sans produit anesthésiant associé le sujet chez qui l'on injecte ce produit peut rester conscient et ressentir la douleur. Dans le cas présent la deuxième de ces propriétés a été exploitée jusqu'au bout.
Ed fut interpellé par cette dernière explication. Il demanda au doc ce qu'il entendait par « exploité jusqu'au bout. »
- Je vous explique. Voila étant donné que ce bromure paralyse tous les muscles, ca implique aussi qu'il bloque progressivement les muscles respiratoires. Ce qui veut dire que lentement le gamin s'étouffait. Une fois les muscles laryngés paralysés il ne pouvait plus déglutir, commençait à baver et il s'ensuivit logiquement une mort atroce par étouffement. Mais là ou la bête atteint le comble du sadisme, c'est qu'il semblerait qu'il connaisse tous les effets de ce produit c'est dire qu'il savait pertinemment qu'il n avait que quelques minutes pour torturer le gamin avant qu'il ne s'étouffe.
A ce moment Mathilde osa une question qui risquait de la faire frémir.
- Et tout ca sous les yeux de sa mère.
- Très franchement au regard de ce que j'ai trouvé en examinant la femme je suppose que oui.
- Qu'avez vous trouvé doc ?
En pratiquant l'examen préliminaire sur le corps de la mère, j'ai remarqué des petites marques régulières sur chacune de ses paupières et des ses sourcils. J'ai aussi trouvés des résidus de larmes artificielles sur les joues. Je n ai pas compris tout de suite. Enfin on va dire que je n ai pas voulu comprendre.
- Et c'est quoi que vous n'avez pas voulu comprendre. ?
- Bien en fait...ce fou...
Le doc avait une voix hésitante comme si il avait peur d'avouer une triste vérité, comme si il se sentait coupable de quelque chose. Une chose qu'il n'avait pas faite, mais une chose qu'il n'osait révéler. Dés qu'il se lança dans son argumentation il était obligé de s'arrêter de parler à plusieurs reprises pour chasser de sa tête les images de ce tableau macabre qui venaient le harceler jusque dans les moindres cellules de son cerveau.
- Allez doc, on a besoin de savoir reprit Ed
- Excusez-moi. Il se leva et se dirigea vers la fontaine à eau située dans un coin de son bureau et revint s'asseoir avec un verre d'eau fraiche à la main.
- Voilà.... Ces marques de piqures que j'ai trouvées sont significatives. Il semblerait qu'il ait cousu les paupières de la pauvre femme sur ses sourcils pour qu'elle soit obligée de regarder son fils en train de se faire torturer. Ce sadique a poussé le raffinement jusqu'à mettre des larmes artificielles de temps en temps dans ses yeux pour éviter qu'ils se dessèchent.
- Putain il est complètement malade ce mec. Ed n'arrivait à croire ce qu'il venait d'entendre.
- Ensuite d'après ce que j'ai pu constater, il s'est acharné sur le petit pendant deux à trois minutes jusqu' à ce que le pavulon fasse son effet final. Jusqu'à ce que le petit s'étouffe .Mais vu l'état de son c½ur je pense qu'il est mort avant l'étouffement.
- Comment ça ?
Etant donné la décharge importante d'adrénaline secrétée par le cerveau à cause de la peur et de la douleur abominable son c½ur a littéralement explosé. Tout ce que je peux vous dire de plus c'est que le petit était bien vivant quand il a commencé à lui ouvrir l'abdomen. Toutes les autres blessures sont post mortem. Aucun être humain n'aurait résisté à une énucléation et encore moins à une émasculation. J'espère seulement qu'il à fait ca après avoir tué la mère. Mais étant donné son degré de sadisme j'ai la certitude qu'il a du lui servir le spectacle jusqu'au bout. Jusqu'à sa dernière macabre mise en scène finale avec les intestins du gosse.
- Mais doc je ne comprends pas, il n a pas pu la shooter au pavulon sa mère sinon elle serait morte ? Comment il fait pour qu'elle se tienne tranquille ?
- Très juste Ed. C'est la ou se trouve toute sa finesse. Il lui a fait ingérer assez de rohypnol pour la mettre juste ce qu'il faut dans les vaps et pas assez pour la rendre inconsciente. Elle pouvait bouger mais à peine et certainement pas se lever et crier. Quand aux paupières il a du les lui coudre pendant qu'elle était encore dans les choux. Il a savamment dosé sa mixture. A mon avis vous avez à faire à quelqu'un qui maitrise un peu l'art de la pharmacie.
- Pourquoi ne pas avoir agit comme ca avec le petit ? Pourquoi le pavulon ?
- Même shooter à mort avec une telle intensité de douleur le petit se serait débattu ce qui na pas été le cas avec le pavulon parce qu'il était conscient mais paralysé.
Les deux flics n'en croyait pas leurs oreilles, même dans le pire scenario de film d'horreur, même dans le pire polar qu'ils avaient pu lire jamais ils n'avaient entendu un truc pareil. Ils n'osaient même pas imaginer dans quelles souffrances atroces étaient morts le petit et sa mère. Quelle sorte d'homme pouvait en arriver la ?
Pour finir Vernhes leur expliqua que la mère était morte dans les mêmes conditions et souffrances renforcées par celle d'avoir vu son fils se faire charcuter vif. Ils étaient tous médusés de ce qu'ils venaient de découvrir Vernhes y comprit.
- Une dernière chose avant que vous partiez.
- Allez-y doc.
- Si il est pratiquement impossible de trouver la personne qui a acheté du tranxène du rohypnol et du théralène au cours des trois derniers jours, il y a en revanche une petite chance de remonter jusqu' la personne qui a eu du Pavulon.
- Comment ça ?
- Ce produit ne se vent pas dans les pharmacies mais seulement en milieu hospitalier et chaque clinique chaque hôpital tiens une liste relatant la traçabilité de chaque médicament qui entre qui sort ou qui été perdu ou volé. Je pense que vous devriez chercher de ce côté là.
- Merci doc merci beaucoup beau boulot.
- Et tenez prenez ça
- C est quoi. ?
Vernhes tendit à Mathilde une feuille sur laquelle il avait écrit un nom et une adresse.
- C'est qui doc ?
- Un pote à moi il est psychiatre expert auprès des tribunaux. Passez le voir de ma part avec les photos racontez lui tous les détails et montrez lui les rapports d'autopsie. Il vous aidera. Si vous n'arrivez pas à obtenir un rendez vous très rapidement téléphonez moi et je m en occupe.
- Encore merci doc.
- De rien tenez-moi au courant les enfants. Je vous transmettrais mes rapports dés qu'ils seront rédigés c'est-à-dire dans trois jours.
- Pas de soucis.
Ils quittèrent le doc avec les maigres indices qu'il avait pu leur donner, mais ils s'estimaient heureux. Avec le pavulon, ils avaient enfin le début d'une piste. Leur marge de man½uvre était très étroite mais c'était déjà mieux que rien. Il était un peu plus de dix sept heures quand ils sortirent de la morgue, et le soleil posait encore en cette fin d'après midi ses restes de rayons brulants sur la peau halée de Mathilde et de son acolyte. Ils avaient l'air songeur. Il fallait à tout prix creuser du coté des hôpitaux. La tache qui les attendait était fastidieuse mais ils se devaient de réussir. Il fallait bien qu'un jour ou l'autre ce pourri paie pour toutes ces horreurs. Personne n'avait le droit le droit de le laisser impuni et Mathilde avait moins ce droit qu'aucune autre femme.
- Mathilde je te raccompagne à la boite et je rentre chez moi j'ai ma fille qui est malade et sa mère doit aller faire des courses. Et ... tu devrais en faire autant, le doc nous a épuisé.
- Ok file vite voir ta petite et t'inquiète pas pour moi je prends le bus et je file au palais de justice, j'ai rendez vous avec le proc à dix huit heures.
En galant homme Ed refusa de laisser partir son associée par les transports en commun marseillais. Il la somma sur un ton humoristique comme il savait le faire de poser son cul dans la voiture et de le décoller du siège que lorsqu'ils seraient arrivés au commissariat afin qu'elle puisse prendre sa smart pour honorer son rendez vous avec Julien Thomas procureur de la république. A cette heure ci ce n'était pas encore l'heure de pointe. La circulation était assez fluide et ils arrivèrent rapidement sur leur lieu de travail. La smart était la. Et trônant au dessus d'elle un panneau disait fièrement :
« Réservé au capitaine Laumonnier ».
- Madame le capitaine est arrivée.
Après avoir déposé un bisou sur la joue de Duprez elle descendit du véhicule et lança à la volée un
« À demain mon pote »
- Salut ma grande .répondit Ed.
- Mat, Mat, pardon ...capitaine, démerde toi pour m'avoir une place de parking c'est la merde tous les matins.
- Faut être capitaine pour ça mon vieux.
Ils se quittèrent avec un sourire franc .Mathilde regarda Ed s'éloigner. Ses yeux étaient un peu tristes. Son ami était son soleil de tous les jours même quand le temps était à l'orage. Jamais elle n'aurait le temps de le remercier assez pour tout ce qu'il avait fait pour elle dans tous les moments douloureux qu'elle avait traversé. Il s'était montré présent pour elle et Christophe à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.
La voiture de Duprez disparut au détour d'un virage. Elle s'installa dans sa mini voiture noire et prit le chemin du palais de justice qui se trouvait rue Breteuil, à quelques kilomètres de là.

Chapitre huit

La pendule de Londres venait à peine de sonner le dernier coup de dix huit heures et déjà Françoise et les autres blancs commençaient leur ronde habituelle les mains armées des médocs miracles. A chaque fois l'ordre de distribution était suivi comme si il avait été établi par avance. Sans doute pour que personne ne soit oublié ou peut être tout bêtement par simple habitude. Le vieux cracheur était en tète de liste. Dés qu'il voyait Françoise arriver vers lui, il tirait une langue démesurée dans un reflexe qu'il semblait avoir acquis au fil des années passées dans ce mouroir pour âmes perdues. Assis les bras ballants et la langue dehors, il ressemblait dans cette posture à un pénitent qui attend impatiemment que le curé de service lui dépose pieusement une Ostie dans la bouche en lui susurrant tout bas comme par pudeur
« Le corps du christ ».
Ici en l'occurrence Françoise aurait très bien pu dire
« Le c½ur des fous »
Tout en mettant les comprimés sur la langue énorme que tendait vers elle ce jeune vieillard lassé et fatigué. Le vieux gratifia alors Françoise de son plus beau sourire édenté et retourna à ces éternels balancement d'avant en arrière et continua comme à l'accoutumé de cracher dans ses mains sales sans oublier de s'essuyer sur la seule et unique veste de pyjama qu'il devait posséder. Ensuite ce fut au tour de Doler de se faire nourrir de pilules. Puis avant de s'avancer vers moi Françoise fit un détour par le fond de la salle ou se trouvait la jeune fille squelettique. Je n'avais pas compris pourquoi elle avait fait ce grand détour, j'étais à quelques centimètres d'elle, il lui aurait suffit de me tendre sa main pour que je récupère mon traitement, mais non... elle suivait l'ordre. Il ne fallait pas chercher à comprendre, c'était comme ça, c'était Françoise. Elle fila ensuite tout droit s'occuper des autres patients. Elle semblait m'avoir oublié dans mon coin et déjà je me réjouissais de pouvoir enfin passer au moins une fois au travers de l'ordre strict qui régulait la vie de cet hôpital qui n'avait d'humain que le nom. C'est alors que changeant radicalement de direction elle s'approcha de moi. Sa démarche était toujours et restera sans doute toujours la même. Une démarche je m'en foutiste, chaloupée, une démarche qui en disait long sur l'envie qui l'animait pour bosser ici. Pourtant Françoise était pratiquement la seule à montrer un visage humain, à faire preuve de compassion auprès de tous ces malades qui ne ressemblaient plus a rien. Elle était la seule à leur parler à les réconforter même si elle savait pertinemment qu'ils ne comprenaient pas le moindre mot de ce qu'elle leur disait. De toute façon elle s'en foutait. Elle aimait son métier d'infirmière mais aurait sans doute voulu l'exercer de manière beaucoup plus humaine. Il était flagrant qu'elle cherchait à établir le contact avec les malades, mais ici personne ne lui laissait le temps de créer ne serait ce qu'un semblant de lien entre soignants et soignés. Ici son rôle se limitait à distribuer des cachetons et basta. Quand elle fut assez proche de moi pour que je puisse l'entendre au beau milieu de tous ces râles et de tous ces cris qui semblaient sortir directement d'un zoo, elle me dit avec délicatesse.
- Monsieur Saunnier vous avez un traitement de faveur. Ce soir vous aurez vos comprimés à vingt heures, le docteur Massié veut vous voir en consultation dans son bureau à dix huit heures quarante cinq.
- Pourquoi ?
- Tout simplement parce que c'est la consultation mensuelle.
- Nous sommes à peine en fin de mois.
- Je le sais mais ce bon docteur part en vacances dimanche prochain, il commence ses consultations plus tôt et vous êtes en tète de liste.
De toute façon aujourd'hui ou dans une semaine ça ne changeait rien, absolument rien. Et ici plus rien ne devait m'étonner. En attendant l'heure de ma visite dans le bureau du chef de service, je regardais les gens qui allaient et venaient dans les couloirs, écoutais les cris, les pleurs, les plaintes de tous ces hommes, de toutes ces femmes que Massié et sa bande avaient rendu à l'état d'épave sous prétexte de les soigner. Je me demandais quelle sorte de médecine exerçaient ces toubibs qui n'avaient de médecin que le titre, car ils jouaient plus aux apprentis sorciers et se donnaient bonne conscience et recevant une fois par mois dans leur bureau des malades qui à cause d'eux avaient perdus tous sens des réalités. Certes, certains de ces patients comme le vieux cracheur étaient sûrement irrécupérables et voués à finir leur vie ici. Mais était ce une raison pour les laisser croupir dans leur crasse et dans leurs souillures ? Ces soit disant grands médecins de la conscience ne pouvaient- ils pas investir des fonds pour redonner un peu de décence à ces vieux bâtiments délabrés qui servaient d'hôpital ? Ne pouvaient-ils pas donner au personnel les moyens de travailler dans des conditions d'hygiène respectable ? Ces questions me hantaient jours après jours, nuits après nuits.
J'avais à peine franchi le seuil du bureau de Massié qu'une étrange sensation m'envahit. Le contraste entre cette pièce immense et le reste de la clinique était saisissant. J'avais la nette impression de ne pas être dans le même établissement. Le bureau du grand chef sorcier était grand, spacieux, lumineux. Chaque mur était tapissé d'une moquette plus qu'épaisse qui respirait le neuf. Des lithographies qui paraissaient être de valeur ornaient le cabinet à ces quatre coins. Une lumière éclatante mais sobre émanait d'un lustre design qui avait du être tout spécialement commandé pour se retrouver seul dans cet antre de la folie. Massié trônait derrière son bureau comme un chef de guerre prêt à déclencher les hostilités. Son bureau était une véritable ½uvre d'art. Du noyer, du noyer à l'état pur. Ce meuble était une merveille d'ébénisterie. Un bureau en noyer recouvert sur toute la moitié de sa surface d'une cape de cuir rose pale sortie tout droit de chez les meilleurs tanneurs italiens. Cet objet dans son ensemble avait du couter plusieurs milliers d'euro. Devant ma stupéfaction Massié ne pu s'empêcher de faire un commentaire.
- Belle pièce hein ? Ça contraste avec le reste des bâtiments vous ne trouvez pas ?
Le ton était cynique, sarcastique presque sadique. Il se vautrait dans le luxe à deux pas du bidonville qu'il osait appeler « sa clinique ».Il était là devant moi dans son costume trois pièce démodé de chez Cardin. De grosses lunettes de marque cerclaient ses yeux vicieux et lui donnaient un air de fouine et de pervers. Sur son bureau à portée de sa main droite il avait pris soin de bien mettre en évidence un trousseau de clé qui correspondait sans qu'aucun ne doute ne soit permis à une grosse berline allemande. L'homme aimait le luxe, mais il aimait aussi surtout en faire étalage. Tout dans son bureau puait le fric du sol au plafond. Cet homme c'était l'apologie du pognon en personne. Il n'avait pas le moindre respect pour ses patients ni pour les autres en général. Il était clair qu'il n'avait pas fait ce métier par vocation mais très certainement par amour de l'argent. A le regarder ainsi Hippocrate devait se retourner dans sa tombe.
Le fric Massié en avait toujours eu plein les poches. Il était le fils unique d'un couple de riches industriel de la région. Papa Massié l'avait obligé à faire des études de médecine et le bon fils s'était pris au jeu. Après de laborieuses études et sa spécialité de psy réussie papa et maman lui avait fait allégrement cadeau d'une vielle bâtisse que quelques petits travaux avaient transformé en clinique. Le docteur Massié semblait compenser son physique ingrat par une tyrannie de tous les instants avec son personnel. C'est lui qui aurait eu besoin d'une bonne thérapie.
Massié était un petit bonhomme rondouillard, avec quelques cheveux qui se battaient encore sur son crâne dégarni pour savoir lequel allait résister plus que les autres. Rien n'était attirant chez lui, ni son physique ni sa moralité douteuse et encore moins sa mentalité de pourri. D'après ce qui se disait dans les couloirs de la clinique, il n'avait jamais été marié et n'avait pas d'enfant. A voir son allure de bouledogue endimanché il ne serait pas décent de blâmer les femmes qui se refusaient à lui. De partout dans l'établissement les blancs racontaient qu'il avait essayé de courtiser toutes les femmes qui bossaient pour lui, de la plus belle à la plus moche, et que bien sur aucune n'avait céder à ses avances. Seulement dés qu'il essuyait un revers Massié devenait cynique, sadique et reléguait l'indélicate à des besognes peu ragoûtantes. La rumeur disait même qu'il avait aussi essayé d'user de son « charme » et surtout de son autorité auprès de certaines patientes. Il paraitrait que l'une d'entre elles s'en était plainte aux autorités médicales, ce qui lui avait valu une belle remontée de bretelle par le conseil de l'ordre des médecins.
Malgré la clim qui tournait à plein régime dans son bureau cossu il transpirait et de grosses gouttes de sueur perlaient sur son front. Des auréoles toutes aussi significatives se laissaient voir sans aucune honte sous ses bras entachant largement sa chemise signée par un grand couturier. Pourtant, malgré les litres de déodorant dont il avait du s'asperger pour essayer de sentir bon, une odeur nauséabonde émanait de sa personne. Une odeur fétide, une odeur qui lui allait comme un gant, une odeur de gros porc pourri jusqu'à la moelle. Cet homme semblait si sûr de lui que s'en était consternant. Son ego devait être à la mesure de ses rondeurs et de son poids et ce n'était pas peu dire. Il affichait en toute circonstance un air suffisant et supérieur que n'importe qui de censé aurait eu envie de lui coller des baffes toute la sainte journée. Et le claquer ce n'était pas l'envie qui me manquait. Enfin après avoir fait semblant de m'observer comme l'aurait fait un psy digne de ce nom ce monsieur daigna enfin m'adresser la parole. Il ne prit même pas la peine de consulter mon dossier. Savait-il au moins pourquoi j'étais dans sa clinique ? Connaissait-il mon pseudo problème ? J'en doutais fortement
- Alors monsieur Saunnier ou dois je dire docteur Saunnier comment allez vous ?
Je ressentais dans sa façon de me parler à la fois un ennui terrible et une pointe de dégout. Cet homme était plus que méprisant.
- Vous supportez le traitement que je vous ai prescrit ?
Il appelait ça un traitement. Pour moi c'était un moyen pour que les malades puissent lui foutre la paix le plus longtemps possible.
- Ca fait sept mois que vous êtes avec nous, l'épreuve que vous avez subie est terrible. La perte d'un enfant est terrible et votre réaction de déprime est normale. Accrochez vous et dans quelques moi vous n'y penserez plus ce ne sera plus qu'un mauvais souvenir.
En entendant ces mots qui raisonnent encore dans ma tête j'avais une telle envie de lui foutre mon poing dans la gueule que tous mes sens en tremblaient. Il osait appeler ça une déprime lui un psy. Jamais il n'avait prononcé le mot de dépression réactionnelle qui était bien plus approprié dans le cas présent. Une déprime....et en plus ce gros con osait me dire que dans quelques jours je n'y penserai plus. En fait sur ce point il n'avait pas tout à fait tort. Il est vrai que si je continuais à être gavé comme ça tous les jours de la semaine d'une multitude de médicaments, à terme j'en oublierai même mon propre nom.
- Bon je vois que vous allez mieux c'est bien. Je vais vous faire raccompagner dans vos appartements et demander à Françoise qu'elle vous donne votre traitement. Voila ce qu'il appelait une consultation se résumait à me prendre pour un débile profond. Il décrocha son téléphone et ordonna d'une voix sèche à Françoise de lui amener sa prochaine victime et aussi de le débarrasser de ma présence. Jamais encore je n'avais connu un homme aussi arrogant et aussi irrespectueux des autres. Dés que je fus sorti du bureau de ce « docteur » ma tête reprit contact avec la réalité de l'endroit où je me trouvais depuis déjà plusieurs mois. En revenant dans la salle Londres rien n'avait changé si ce n'était que le vieux cracheur s'était uriné dessus et que tout le monde paraissait indifférent à son état de crasse et à son odeur d'urine qui empestait la salle. Seule Françoise encore et toujours elle le prit par la main et le conduisit vers la douche pour lui rendre un semblant d'apparence humaine. Ce fut à cet instant précis que je me fis la promesse de me battre pour que les autorités sanitaires retirent à Massié l'agrément l'autorisant à exploiter ce taudis à des fins médicales et d'exercer dans ces lieux n'importe quelle autre activité pouvant mettre en jeu la santé des personnes. J'étais bien déterminé à obtenir par n importe quelle voix et au prix d'un combat acharné la destruction pure et simple de cet établissement. Démolition que j'assortirais d'une plainte en bonne et due forme contre Massié auprès des autorités médicales compétentes. Dès lors j'avais une double raison de tenir bon et surtout de tenir tant qu'il le fallait. Il était un peu plus de dix heures et selon le docteur il me restait encore environ deux heures avant de plonger dans un sommeil aux allures chimiques. Mon esprit et mon corps se sentaient bien sans doute renforcés par la promesse que je venais de me faire, mais surtout par cette promesse qui était aussi implicitement adressée à tous les pauvres bougres qui devenaient chaque jour un peu plus mes compagnons d'infortune. Il y avait très longtemps que je n'avais pas senti un tel bien être. Une deuxième raison de vivre m'animait à présent
Seulement ils étaient là devant moi, déambulant comme toujours dans tous les sens bavant crachant ou urinant par terre. Je ne pouvais pas supporter cette vision. Je n'étais plus assez lucide